--Le général a passé l'arme à gauche avant moi, disait le vieux soldat; c'est un tort qu'il a eu: il m'empêche d'aller lui préparer les logements. N'importe, ajoutait-il, il ne faut pas, Falempin, garder rancune à un chef; probablement il n'y a pas de sa faute. La mort est comme le boulet, elle ne dit pas: gare! Les uns plus tôt, les autres plus tard; en fin de compte, chacun rejoint le corps. Et dire qu'avant trente ans il n'en manquera pas un seul, là-bas, de la grande armée! Quel coup d'œil! quel alignement! Je vois ça d'ici. Penser que l'empereur y sera, avec son petit chapeau, et mon général aussi! Mille carabines! je voudrais déjà y être.

Cependant, au milieu de ces réflexions philosophiques, un trouble vague remplissait l'esprit de Falempin. Il se souvenait de la mission assez délicate que son général lui avait confiée et ne songeait point sans inquiétude aux moyens d'exécution. Ce n'est pas qu'il reculât; il avait promis, et aucune puissance au monde n'aurait pu empêcher Falempin de tenir ses promesses. Seulement, il trouvait l'aventure hasardeuse; qu'il réussît ou échouât, il avait peur qu'elle ne fût prise en mauvaise part. S'emparer de 100,000 écus cachés dans la chambre d'un mort, le cas était grave et n'entrait pas dans les habitudes du vieux sergent. Aussi demeura-t-il placé, durant tout le jour, sous l'empire de cette préoccupation. Ce ne fut que le soir et assez tard qu'il se décida: voici comment. Une femme dont la profession était d'ensevelir et de veiller les morts devait passer la nuit auprès des restes du général. César déclara qu'il voulait partager ce devoir pieux, et qu'il ne quitterait plus son maître qu'au moment de l'adieu suprême et sur le bord de la tombe. Comme on le pense, personne dans l'hôtel ne lui envia cet honneur, et il put s'installer dans la chambre du défunt n'ayant pour témoin que la vieille femme qui préparait le suaire.

Le premier mouvement de Falempin fut de se rapprocher de celui qu'il avait servi avec tant d'affection et de zèle. La longue maladie du général avait tellement altéré ses traits, que la mort n'y avait pas laissé une empreinte profonde. Peut-être même régnait-il sur cette tête inanimée une expression de sérénité amenée par la fin de la souffrance. Une circonstance seule attira l'attention de Falempin: c'est la pose du bras, qui semblait se roidir du côté des parois de l'alcôve. Il en résultait une contorsion à laquelle le vieux soldat chercha à remédier; Prenant la main du mort, il la ramena avec ménagement le long du buste, et essaya de l'y fixer par une pression douce et continue. Tant qu'il contenait le membre rebelle, César obtenait quelque succès; mais sitôt qu'il l'abandonnait à lui-même, le bras se déployait de nouveau et reprenait sa première position. A diverses fois, Falempin recommença la même manœuvre sans pouvoir arrivera ses fins. L'ensevelisseuse le regardait faire avec l'insouciance qui naît d'une longue pratique des choses; enfin, elle crut devoir s'en mêler.

--Ne vous obstinez pas, dit-elle, monsieur César! vous n'en viendriez pas à bout. C'est plein de caprices, un mort. Ça vous prend des libertés par-ci, des libertés par-là. Il leur faut leurs aises à ces messieurs.

--Ce bras ne peut pourtant pas rester dans cette position, la mère, dit Falempin en faisant un nouvel effort.

--Je m'en charge, répliqua la vieille femme. Allez; ça nous connaît: sitôt que nous y mettons la main, tout ce monde devient souple comme un gant. Si on écoutait leurs fantaisies, on n'en pourrait pas ensevelir un seul.

--C'est pourtant étrange, se dit Falempin, voyant le bras se roidir encore comme si les muscles eussent conservé tout leur jeu.

--Attendez, attendez, dit la vieille, nous y voici; donnez-moi seulement un coup de main, monsieur César.

Le suaire était achevé; il ne s'agissait plus que d'envelopper le cadavre et de l'assujettir. Falempin aida l'ensevelisseuse dans cette triste tâche, y apportant les mêmes soins, le même respect que si le général eût été vivant.

Ce travail se prolongea fort avant dans la nuit et absorba le sergent au point de lui faire oublier l'objet essentiel de sa veillée. Quand tout fut achevé, cette pensée lui revint. Le temps s'écoulait; dans quelques heures cette occasion précieuse lui échappait sans retour. Un seul témoin le gênait; mais comment l'éloigner?