César était plus intrépide qu'ingénieux: il se creusa le cerveau, rien ne vint. Le soldat aurait mieux aimé avoir une redoute à emporter; la besogne lui eût paru moins rude. Enfin, il s'arrêta sur une combinaison lumineuse, dernier effort de son génie; et, s'approchant de l'ensevelisseuse, qui sommeillait sur le grand fauteuil du général, il ajouta:

--Dites donc, la mère, le travail doit vous avoir porté sur l'estomac. Si vous alliez prendre un bouillon à l'office?

--Un bouillon, à deux heures après minuit, répliqua la vieille en souriant; on voit bien que vous ne connaissez pas les habitudes des grandes maisons. Un peu qu'on chaufferait si tard les fourneaux pour le pauvre monde. Ils sont trop grands seigneurs, vos laquais!

Falempin comprit qu'il avait commis une gaucherie; il n'insista pas. Un autre espoir lui restait, c'est que la vieille s'endormît assez profondément pour lui laisser quelques minutes de liberté. Il n'en fallait pas davantage pour ouvrir l'armoire, s'emparer du dépôt et venir reprendre sa place auprès du mort. Il essaya donc de cette tactique, et d'abord elle sembla lui réussir. L'ensevelisseuse s'assoupit avec une facilité extrême et parut bientôt plongée dans un sommeil profond. César, alors, se leva avec mille précautions, de manière à ce qu'aucun bruit ne trahît ses mouvements. Il marcha sur la pointe des pieds et retint jusqu'à son souffle. Un moment il crut au succès; mais à peine avait-il fait deux pas, que la vieille se réveilla en sursaut et secoua la tête comme quelqu'un qui chasse un mauvais rêve.

--Allons, se dit Falempin, j'aurai de la peine à venir à bout de cette sorcière. Elle a le diable au corps.

Il recommença le même manège, toujours avec aussi peu de chance. A bout d'expédients, il retomba alors sur son siège comme un homme découragé. La lampe jetait sur la figure du mort des lueurs blafardes, et toute cette pièce respirait une mélancolie sombre. Falempin se sentit gagné par une amertume, qui peu à peu s'élevait jusqu'à l'exaltation. Il se tourna du côté de l'ensevelisseuse, qui s'assoupissait de nouveau:

--Savez-vous, la mère, ce qu'a été cet homme? dit-il en la secouant par le bras; un brave que l'Empereur a distingué entre mille. Et quand l'Empereur distinguait un homme, il fallait que ce fût un lapin. Il l'a décoré de sa main; celui-là ne les jetait pas, les croix. Il l'a poussé de grade en grade jusqu'à la graine d'épinards. La graine d'épinards! De son temps, n'y arrivait pas qui voulait. Il fallait autre chose que des services d'antichambre, entendez-vous?

-Oui, oui, répondit la vieille femme, qui prenait peu à peu de l'intérêt à ce récit.

--Je barbote, pensa Falempin; elle ne s'en ira pas, si je l'amuse.

L'ensevelisseuse semblait attendre la suite de ces faits héroïques. Le vieux sergent se vit entraîné malgré lui.