--Si je l'aime! madame, répondait Paul; mais, qui ne l'aimerait pas! Emma est si belle!

--Pourvu que la maladie épargne sa fraîcheur! disait la baronne.

--Elle est si bonne! ajoutait Paul; c'est un ange, madame. La terre n'a rien vu de plus parfait.

--Oui, beaucoup de douceur, répondait Éléonore. C'est sans prix en ménage: la douceur efface tant de petits ennuis!

--Des ennuis, disait le jeune homme avec chaleur; qui pourrait en causer à une créature aussi adorable!

--Mon Dieu, personne, répliquait la baronne; mais qui peut répondre de l'avenir? La gêne, les embarras de fortune changent tant l'humeur des hommes!

En prononçant ces derniers mots, Éléonore appuyait sur chacun d'eux avec une intention perfide. Paul fit un mouvement, elle sourit: le coup avait porté. Le poignard était dans la plaie; il ne s'agissait plus que de le retourner et d'agrandir la blessure:

--Sans fortune, Paul, ajoutait-elle, il est rare que le bonheur dure. La misère est un si triste voisin pour l'amour; comme il s'y effarouche, comme il s'enfuit à tire-d'aile! Croyez-moi, mon ami, j'ai sur vous le triste privilège de l'expérience: n'épousez qu'une fille riche. Hors de là tout est sombre. Avec la richesse, on se console de tout; avec l'indigence, on ne jouit de rien. A vingt ans on aime, à vingt-cinq ans on calcule; vous voyez que le calcul règne plus longtemps que l'amour. Cinq ans d'illusion, quarante ans de réalité. C'est à choisir.

Cette théorie positive était celle dont Paul s'était inspiré dans les premiers moments de sa liaison; et si plus tard le cœur s'était mis de la partie, le jeune homme n'en restait pas moins le fidèle disciple de Granpré et de l'école des gens d'affaires. Aussi se sentait-il pénétré d'un froid mortel eu voyant l'insistance que mettait la baronne à revenir sur ce chapitre. C'était une des fibres délicates de son âme; on ne pouvait y toucher sans le faire souffrir. Éléonore s'en apercevait et prolongeait le supplice:

--Pauvre amoureux! disait-elle, vous serez héroïque; vous saurez affronter la privation! Allons, c'est bien. Vous êtes un grand cœur.