--Mais, madame, répliqua Paul en abordant ce thème pénible, cet éloge ne peut pas s'adresser à moi: Emma est riche.
--Riche! dit la baronne, qui le sait?
--Le général ne l'était-il pas? répondit Vernon que ce doute pénétrait d'inquiétude.
--L'est-on jamais quand on joue à la Bourse? dit Éléonore en fixant sur Paul un œil qui sondait les derniers replis de sa pensée; l'est-on quand on spécule sur des entreprises chanceuses, quand on y engage imprudemment tous ses fonds? Retenez bien ceci, mon neveu, ajouta-t-elle: un joueur n'est jamais riche, et le général jouait.
Ces insinuations versaient le désenchantement goutte à goutte dans le cœur du jeune homme. Éléonore y revenait chaque jour et envenimait la blessure. Paul aimait encore, mais sa passion n'était plus sans mélange. L'idée d'un mariage avec Emma lui avait toujours semblé inséparable d'une position opulente, d'un grand état de maison; et tout ce que l'on retranchait de ce beau rêve était autant d'enlevé au prestige de son amour. D'un autre côté, la baronne poursuivait ses opérations et les portait sur un terrain plus délicat. Tout ce que la perfidie a de ressources, tout ce que la coquetterie a de ruses fut employé pour pervertir ce jeune homme et le jeter dans les filets de la sirène. Paul s'habitua peu à peu à venir à l'hôtel, moins pour Emma que pour Éléonore. On l'enlaça sans qu'il eût la force ni le désir de se défendre. Il se croyait assez fort pour rompre ce lien, aussitôt qu'Emma le rappellerait près d'elle. À peine y voyait-il une distraction, un passe-temps sans conséquence.
Granpré ignorait tout: la baronne s'était cachée de lui avec le plus grand soin. Les heures des rendez-vous étaient celles où on le savait occupé à la Bourse et dans l'impossibilité de quitter ce poste d'honneur. Tous les valets de la maison étaient à la dévotion d'Éléonore, qui les tenait subjugués sous un commandement de fer. Ainsi madame la baronne pouvait pousser jusqu'au bout ce caprice: elle n'avait à craindre ni les surprises ni les représailles. Ce cœur blasé s'y intéressa: c'était une incursion dans les domaines de l'inexpérience et de la jeunesse; il y avait là tout l'attrait du fruit nouveau. Peut-être Éléonore, plus sûre de son triomphe, eut-elle poussé les choses jusqu'à un éclat et à une folie. Les événements l'en empêchèrent.
Un jour le notaire de Granpré vint le chercher dans le temple même où il se livrait à ses sacrifices habituels, dans la Bourse, aux abords de la corbeille. Il s'agissait d'un acte fort pressé qui devait être enregistré le jour même, sous peine de dommages. Une seule formalité y manquait encore: la signature de la baronne; il fallait l'obtenir avant trois heures. Granpré eût bien dépêché quelqu'un vers l'hôtel; mais Éléonore n'eût rien signé sans son assistance et son conseil. Il n'y avait pas à balancer; l'homme d'affaires se décida à quitter sort poste de joueur et lança son cabriolet dans la direction du faubourg du Roule. Arrivé à sa destination, il descendit rapidement de voiture, s'élança avec toute la légèreté que comportait son âge vers le perron de l'hôtel, traversa comme un éclair le vestibule, et s'engagea dans les pièces qu'occupait la baronne. Les portes étaient ouvertes, et le pied de l'homme d'affaires foulait à peine le sol; il allait pénétrer ainsi jusqu'au sanctuaire familier, et cherchait déjà dans son portefeuille la pièce qu'il devait présenter à signer, quand un bruit de voix frappa son oreille. Il reconnut celle de Paul Vernon, et s'arrêta muet de surprise.
--Granpré! disait la baronne.
--Oui, Granpré, Granpré, répliqua son interlocuteur.
Un bruit sec retentit alors, comme celui d'un coup d'éventail, et quelques éclats de rire s'y mêlèrent.