--Vous croyez, bon ami? disait Emma consolée. C'est donc encore moi qui ai tort. Allons, soit. J'ai une si mauvaise tête!

D'autres fois, le stratagème était poussé plus loin. Quand la jeune fille inclinait vers l'abattement, Muller épuisait les ressources de son esprit et allait jusqu'à l'invention. C'était alors un entretien particulier qu'il avait eu avec Paul et qu'il racontait à sa manière. Il y déployait les trésors d'affection que la nature avait mis dans son cœur. Emma demeurait enchaînée à ces récits charmants, à ces détails empreints de la plus douce tendresse; elle retenait jusqu'à son souffle pour n'en rien perdre et s'émerveillait de la grâce qui y régnait. L'illusion était complète; elle croyait entendre son cousin et se laissait bercer par ces confidences comme un enfant par le chant de sa nourrice. Muller calmait ainsi sa blessure et endormait ses douleurs:

--Mon enfant, disait-il en forme de conclusion obligée, un peu de patience, Paul vous aime bien; tout s'arrangera.

--Que le ciel vous entende! répondait la jeune fille.

Les attentions du bon Allemand ne se bornaient pas à ces détails; il y joignait les surprises les plus délicates. Tantôt c'était un livre nouveau que Paul envoyait à sa cousine, tantôt quelques fleurs de choix dont il avait orné les vases de sa cheminée. L'esprit de la jeune fille était ainsi tenu en haleine; mille soins suppléaient aux absences du beau cousin et les rendaient moins cruelles. Plus d'une fois celui-ci se trouva fort embarrassé des remerciements qu'on lui adressait pour des raffinements auxquels il n'avait pas songé et des délicatesses dont il n'avait pas le mérite; mais, quelques signes de Muller le mettaient au courant, et il se prêtait de bonne grâce aux petites ruses du précepteur. Il avait tous les profits du rôle sans en avoir en les soucis: c'était tout bénéfice.

Un jour pourtant Muller fui mis à une rude épreuve. Descendu dans le jardin avec son élève, il la voyait avec plaisir, se distraire et songer à ses fleurs longtemps négligées. Armée d'un râteau, elle les délivrait des corps parasites qui en obstruaient les tiges et rétablissait un peu d'ordre dans leur disposition. Comme dernière marque d'intérêt, elle voulut de sa main arroser celles qui lui semblaient le plus languissantes, et se dirigea vers le petit réduit où le jardinier déposait ses instruments.

On a vu que l'un des côtés de l'hôtel était occupé par une serre vitrée, construite en saillie. C'est là qu'Éléonore recevait ses visites: aussi, rarement Emma portait-elle ses pas de ce côté; elle respectait le mystère dont la baronne aimait à s'entourer. Quand la végétation avait toute sa vigueur, les vitres de la serre étaient en outre protégées par un double rideau de verdure, l'un au dedans, l'autre au dehors. Mille liserons s'y entrelaçaient et y suspendaient leur feuillage, de manière à rendre l'intérieur de cette pièce impénétrable au regard. Sur l'arrière-saison seulement, et quand la sève manquait aux plantes, il se créait, dans ce store touffu, des solutions de continuité qui permettaient à un œil curieux de plonger dans les profondeurs de la serre.

La fatalité voulait que l'endroit où le jardinier déposait ses outils se trouvât placé du même côté; Emma fut dès lors obligée de déroger à sa réserve habituelle. Elle côtoya la serre, et involontairement y jeta les yeux. Tout à coup une pâleur effrayante couvrit ses traits: elle s'arrêta comme foudroyée; puis, recueillant ses forces, elle s'enfuit vers Muller, surpris de cette course éperdue.

--Qu'y a-t-il, mon enfant? s'écria le précepteur.

Elle ne put lui répondre, et tomba à demi morte entre ses bras: ce ne fut qu'à force de soins qu'il parvint à la rappeler à la vie. La crise était trop violente pour que la jeune fille pût en raconter la cause. Un tremblement nerveux la dominait; elle avait à peine la force de prononcer quelques paroles confuses.