XIV

Des spéculations en Espagne.

Les insinuations de la baronne au sujet de la fortune d'Emma n'avaient pas été perdues pour Paul Vernon. Le jeune homme était trop de son temps et à trop bonne école pour négliger un objet aussi essentiel. Il alla aux informations, interrogea doucement Granpré, parcourut les titres qui se trouvaient sous sa main, parvint jusqu'au notaire de la famille et se pourvut d'un bordereau d'hypothèques. Le résultat de cette enquête fut si triste, qu'il en fut épouvanté. D'une fortune immobilière, naguère considérable, il ne restait plus que l'hôtel du faubourg du Roule, dont la valeur n'excédait guère 150,000 francs et sur laquelle pesait désormais le douaire d'Éléonore. En biens liquides, on pouvait compter les 4,000 actions de la Compagnie péninsulaire; mais Paul put se convaincre par lui-même que la plus grande partie de ces titres avaient été substitués et aliénés. Quant aux sommes d'argent, Granpré en était le détenteur: la fortune d'Emma se trouvait à la merci de cette âme chevaleresque. Paul n'avait aucun motif de soupçonner son patron: cependant il frémit pour sa cousine. Quand il la revit, sa physionomie porta l'empreinte des sentiments qui l'assiégeaient. Ce n'était plus ni le même élan ni le même abandon; quelque chose de froid et de contraint régnait dans ses manières et glaçait jusqu'à ses témoignages d'intérêt.

Il faut dire qu'Emma était bien changée: cette courte maladie avait laissé sur sa figure des traces profondes. La beauté y régnait encore, mais une beauté tout autre. Plus de fraîcheur, plus de ces couleurs vives empruntées à l'air des Vosges, et que Paris avait jusque-là respectées: l'éclat avait disparu, l'embonpoint aussi. Mais, en revanche, les traits de la jeune fille s'étaient animés d'un idéal touchant et d'une grâce incomparable. Les yeux semblaient s'être agrandis et briller d'une expression plus douce; les chairs avaient pris une telle transparence, qu'on eût cru voir, à travers leur tissu, éclore la pensée et circuler la vie la parole même avait un accent plus mélancolique et plus pénétrant. C'était presque une autre femme, moins belle pour des yeux vulgaires, ravissante pour un artiste.

Paul Vernon n'était point artiste: on l'est peu dans le monde des gens d'affaires. Il tenait à la beauté positive et cherchait la réalité jusque dans ces détails. Aussi l'impression qu'il ressentit à la vue de sa cousine, dans les premiers jours de sa convalescence, ressemblait-elle plutôt à de la compassion qu'à de l'amour. Sa tendresse manquait de chaleur; elle avait un caractère paisible, amical, presque fraternel. Il la plaignait, il la consolait: quand elle exprimait un désir, il s'empressait de le satisfaire, mais il ne le prévenait pas. On voyait qu'il se possédait, qu'il était maître de lui-même. Pendant que l'âme d'Emma semblait s'en aller vers lui, Paul mesurait, pour ainsi dire, son amour et ne s'y livrait jamais en entier. A côté de ce sentiment, il y avait toujours une place chez lui pour le calcul et pour l'intrigue. Quelle que fût sa candeur la jeune fille s'aperçut de ce changement. Elle dévora d'abord son chagrin en silence et comprima les angoisses d'un cœur ulcéré.

Cette souffrance sourde avait ses périls: Muller le devina aux altérations nouvelles qu'éprouvait la santé d'Emma. Le digne homme reprit alors le rôle auquel il s'était voué. Son plus grand souci fut d'excuser Paul, de trouver un motif à ses froideurs apparentes. Muller était une âme droite, incapable de trahir la vérité, même en des circonstances insignifiantes et pour ces questions de convenance auxquelles on la sacrifie si souvent. Pour préserver Emma d'une rechute, il dérogea à cette sincérité, honneur de sa vie; il devint ardent, ingénieux pour le mensonge; il inventa mille ruses pour tromper cette chère âme, si heureuse d'être abusée. C'était entre eux des querelles sans fin, des explications interminables. Emma accusait Paul; Muller prenait sa défense. L'une analysait avec une susceptibilité minutieuse les manières, les procédés de son cousin; l'autre trouvait réponse à tout, écartait les objections et restait maître du champ de bataille. Emma aimait tant à avoir tort; elle était si radieuse quand Muller détruisait une à une ses inquiétudes et ses vagues jalousies.

--Vous avez beau le défendre, disait-elle d'une voix mutine, il n'a pas été bien pour moi aujourd'hui. Non, mon bon ami, il n'a pas été bien.

--Mais au contraire, répliquait Muller; j'ai été enchanté de lui. Vous, ne savez pas combien ils sont absorbés, ces hommes de cabinet. Il faut faire la part des soucis, mon enfant. Paul est lancé; il a pris une carrière chanceuse. Quoi d'étonnant qu'il ait l'air préoccupé?

--Sans doute, disait Emma; aussi ce n'est point à lui que j'en veux, mais à ces maudites affaires. La vilaine invention!

--Allons, mon enfant, voilà que vous vous promenez encore dans les nuages, reprenait Muller. La vie du monde n'est pas celle des contes des fées. Un peu moins d'imagination, et tout ira bien.