--Ma chère, lui dit-il, voici encore un ennui d'avocats: une pièce à signer. Cela presse; autrement je ne serais pas venu vous déranger à ces heures-ci.
--Donnez, Granpré, répondit la baronne en prenant l'acte et s'asseyant à son bureau, donnez vite.
Malgré le calme apparent d'Éléonore, la signature qu'elle apposa sur cette pièce ne fut pas tracée d'une main ferme; sa conscience parlait pour la première fois et se trahissait par un tremblement involontaire.
Quelques jours après cette scène, Emma obtenait enfin de son docteur la permission de se lever, et, appuyée sur le bras de Muller, elle faisait quelques tours de promenade dans sa chambre. Le bon Allemand avait suivi les diverses phases de l'intérêt que Paul Vernon portait à la malade. Dans les premiers jours, c'était un sombre désespoir et l'intention bien manifeste de ne pas lui survivre, puis cette exaltation avait fait place à une passion de plus en plus raisonnable. Muller n'était pas un grand clerc en matière de sentiment; cependant il voyait là-dessous les variations d'un cœur volage. Aussi fut-il bien embarrassé quand la jeune fille, souffrante encore, parla de son amour comme du seul débris qui eut survécu dans le naufrage de ses pensées:
--Et Paul, dit-elle en interrogeant de l'œil son précepteur, est-il venu souvent?
Le pauvre homme comprit que la perte d'une illusion serait le coup de mort pour la jeune fille, il prit l'héroïque résolution de la tromper jusqu'à ce qu'elle eût la force de supporter d'autres douleurs....
--Très-souvent, répliqua-t-il, très-souvent!
--Mais encore! dit en insistant Emma.
--Mon Dieu! tous les jours! répondit Muller. C'est un garçon si dévoué que M. Paul.
--Bon ami, s'écria la jeune fille en laissant échapper une larme, répétez-moi donc cela! C'est du baume qui tombe sur mon pauvre cœur.