Ces braves gens avaient alors chez eux la petite Suzon. Emma l'aperçut un jour, fut enchantée de son visage, et offrit de la prendre à son service. Cet arrangement convint à tout le monde et à Suzon plus qu'à personne. Sa maîtresse avait des airs si engageants et un cœur si bon! Suzon, de son côté, était si laborieuse, si attentive! Désormais, le soin du ménage roula sur elle, et il fallait voir comme tout marchait.
Une seule chose inquiétait alors Emma: c'était le long silence de Paul. Les semaines, les mois s'écoulaient sans que le voyageur donnât signe de vie. Point de nouvelles, point de lettres. La jeune fille s'en affectait souvent.
--S'il était mort! disait-elle à son précepteur. L'Espagne est infectée de bandits! Si on l'avait assassiné!
Muller recommençait son rôle laborieux et trouvait réponse à tout. Jamais patience ne fut plus infatigable.
--C'était bon pour l'Espagne d'autrefois, disait-il avec un accent plein de bonhomie; mais aujourd'hui, mon enfant, il n'y a plus de bandits nulle part. D'ailleurs, s'il arrivait un malheur, les journaux l'annonceraient. N'annoncent-ils pas tout ce qui se passe et même un peu ce qui ne se passe pas?
--Point de lettres pourtant, ajoutait Emma avec un petit geste d'impatience; pas une ligne, pas un mot.
--La poste est si mal servie en Espagne, répliquait Muller. Tout s'y égare; il ne faut s'étonner de rien.
Le bon Allemand ne se lassait pas; il poussait le mensonge jusqu'à ses dernières limites. Jamais une rougeur ne vint le trahir: il s'était fait un front d'airain. Tant que Paul Vernon fut absent, sa tâche, sans être aisée, n'offrait pas de difficultés insurmontables. Il s'était fait à ces allures et avait pris toute l'assurance d'un personnage de comédie. Mais lorsqu'il eut appris l'arrivée du jeune homme, il se troubla; son sang-froid ne fut plus le même. Un moment il espéra que Paul viendrait rendre visite à sa cousine, ne fût-ce que pour la consoler. Il attendait au moins de lui ce témoignage d'affection; son attente fut trompée; le jeune homme ne vint pas. Blessé de cette froideur, il recourut à des moyens décisifs; il alla trouver Paul. Celui-ci l'accueillit avec embarras et ne répondit à ses reproches que par des refus formels. Muller voulut insister; le jeune homme le prit sur un ton très-haut et s'oublia jusqu'à prononcer des paroles vives. C'était combler la mesure; le pauvre Allemand sortit bouleversé et le cœur plein d'amertume.
--Malheureux! s'écriait-il en descendant l'escalier, voilà comment le siècle vous a faits; l'égoïsme vous étouffe. Il n'est pas un de vos pores qui ne le distille. Tout est convenance et intérêt: rien ne part du cœur. Vous réglez vos actions avec une sagesse presque fatale; tant pis pour les cœurs que vous broyez. Bien dupe qui se dévoue! tel est votre cri. O égoïsme, égoïsme!
Quand Muller revit Emma, après cette dernière épreuve, il fut tenté de changer avec elle de tactique, et de l'accoutumer peu à peu au délaissement qui l'attendait. Il sentait bien que tous ses efforts pour conjurer ce coup de foudre ne l'empêcheraient pas, à un jour donné, d'éclater sur la tête de la jeune fille, et il espérait amortir ainsi le choc. Cependant, au moment où il allait commencer cette triste confidence, une angoisse indéfinissable s'empara de lui et paralysa ses forces. Emma s'en aperçut: