--Non, Cateau, reprit Falempin, l'empereur ne se dérange pas pour rien. Dès le moment, qu'il s'y met, c'est qu'il a ses motifs. Il n'y avait qu'à voir son air; c'était cassant au possible. Trois fois il est venu, et chaque fois son œil m'entrait dans les chairs; j'aurais autant aimé la lame d'un sabre. Ensuite il levait le doigt comme s'il eût voulu me dire de soigner un peu mieux mon fourniment. Je connais ça; il a quelque reproche à me faire. Trois fois dans une nuit! juge donc. Il faut que j'aie mérité d'être fusillé.

--Mais, mon Dieu, moi aussi j'ai vu souvent l'empereur, dit madame Falempin, et il n'avait pas toujours l'air aimable. Un rêve! c'est si bizarre!

--Cateau, dit César en suivant sa pensée, je vous répète que l'empereur a toujours ses motifs. Il m'a menacé du doigt; ce n'est pas le geste d'un homme satisfait. Peut-être est-il mécontent de ce que je n'ai pas rempli les dernières volontés de mon, général. Le général s'est plaint à l'empereur,--quoi de plus naturel!--et l'empereur, qui n'a rien à lui refuser, est venu me signifier la chose. Pour sûr, ils me boudent à eux deux, et quand j'irai là-bas je me trouverai cassé au corps ou renvoyé avec la cartouche jaune. C'est dur pour un ancien; j'ai envie d'en finir pour aller m'expliquer avec eux.

Madame Falempin eut beau insister sur la vanité des songes et le peu d'importance qu'il faut y attacher, César n'en voulut pas démordre: il se crut frappé de la disgrâce de l'empereur. Au déjeuner, il ne mangea que du bout des lèvres et ne se laissa pas même tenter par une bouteille de vin vieux que sa ménagère lui servit comme un remède souverain contre les mauvais rêves.

Le concierge s'imaginait que l'empereur et son général attendaient quelque chose de lui. Quoi? il l'ignorait; seulement il avait la conviction qu'ils comptaient sur leur vieux sergent. De là une préoccupation qui pouvait prendre tous les caractères de l'idée fixe et troubler le cerveau du brave Falempin. Quand le déjeuner fut achevé, il quitta la loge et se dirigea vers l'hôtel. Sa besogne l'y appelait souvent; personne n'avait à s'inquiéter de sa présence. C'est à lui qu'était échue la surveillance de l'entretien des bâtiments; on était accoutumé à le voir aller et venir. César marcha droit vers l'appartement du général, qui était fermé depuis le jour où le magistrat du ressort en avait achevé l'inventaire. Une fois entré; il ferma soigneusement la porte afin de n'être pas troublé dans ses méditations. En y pénétrant; il n'avait qu'un seul but, celui de se recueillir et de s'inspirer de l'aspect des lieux. Il lui semblait que son général ne le laisserait pas ainsi dans l'embarras et lui suggérerait quelque expédient. Le lit sur lequel il avait rendu le dernier soupir, le fauteuil témoin de sa longue agonie, tout devait lui rappeler des souvenirs bien chers et porter peut-être le calme dans son esprit.

La chambre du mort se trouvait dans le même état qu'au jour du décès; l'abandon et le désordre y régnaient sans partage. Les détails qui trahissent le séjour d'un malade y figuraient encore; c'était une infirmerie où il ne manquait guère que le patient. César examina tout avec émotion; il croyait voir son général assis sur ce fauteuil ou étendu sur ce lit de repos; il se rattachait par la pensée aux scènes dont il avait été témoin, à leur dernière entrevue, à la confidence qu'elle amena, à la nuit douloureuse où il s'inclinait devant son cadavre. Les volets extérieurs de la pièce, avaient été fermés et ne laissaient pénétrer qu'un demi-jour, doux et mélancolique.

Falempin resta pendant plus d'une heure sous le coup du premier attendrissement. Peu à peu les angoisses de son rêve s'effacèrent pour faire place à des impressions plus douces. Il se sentait plus à l'aise, moins enclin à douter de son innocence. Il s'interrogeait et se prenait à croire qu'il n'était pas le plus coupable des hommes et que l'empereur avait voulu seulement l'éprouver.

--A la bonne heure! se dit-il. Mais n'empêche que c'est un peu fort à lui de s'être dérangé trois fois pour faire droguer un vieux lapin. Je persiste à croire qu'il y a un motif.

Au moment où il achevait ces mots, ses yeux se portèrent vers la fatale armoire où le général avait déposé la somme qu'il voulait soustraire à ses spoliateurs.

--Si je cherchais encore, pensa Falempin. Le jour du décès j'avais les yeux en papillote; si par hasard j'avais mal fouillé! Ce serait curieux tout de même.