--Eh bien, mon homme, poursuivit madame Falempin, ne te frotte pas aux grands: ils ont les bras plus longs que nous. Les riches, ça peut tout. Avec l'argent, ils achèteraient la terre entière, les juges, les commissaires de police, les sergents de ville, tout ce qu'ils voudraient.
--Il faut alors laisser dévaliser notre jeune maîtresse, s'écria Falempin indigné. C'est cela! le champ libre aux scélérats. Une supposition: Vous volez un pain: vingt ans de galères; vous volez deux millions: tous les honneurs du monde. Cateau, Cateau, il me prend des envies de mettre le feu à cette maison. Si la baronne y était seule, ce serait bientôt fait.
--Allons, voilà encore de tes rages, dit la ménagère. Tu es comme à Saragosse.
--Mais penses-y donc, femme, poursuivit Falempin: c'est deux millions qu'ils ont subtilisés à mon général. Deux millions, entends-tu? Autant de moins pour cette pauvre demoiselle, belle comme le jour et bonne comme les anges. Tu sais, ce Granpré qui a fait partir ton petit magot, les mille écus, tu sais?
--Ce gueux-là! s'écria la mère Falempin, s'élevant sur-le-champ jusqu'au diapason de son mari.
--Le même! femme, le même! dit César. C'est lui qui a effarouché les deux millions du général! Quand je dis lui, la baronne y est au moins pour moitié. Les deux font la paire.
--Si c'est ainsi, Falempin, répliqua la vieille femme avec un ton solennel, je ne te retiens plus. Tu peux cogner, mon homme. Le voleur de nos mille écus! Je repasserai ton sabre, s'il le faut. Qu'il y a donc des gens canailles dans ce Paris!
Le couple qui habitait la loge se mit ainsi d'accord sur le chapitre de la vengeance. La difficulté était d'en trouver l'occasion. Falempin avait beau demeurer à l'affût, rien ne s'offrait. Il faut dire que le concierge était plus fort pour l'action que pour l'intrigue. S'il eût pu charger sur la baronne comme sur un régiment, et se venger à la pointe du sabre, nul doute que le résultat n'eût tourné en sa faveur; mais que pouvait le vieux soldat au milieu des évolutions des gens d'affaires et de la stratégie du Code de procédure? Il rongeait son frein et dévorait son impuissance.
Un jour pourtant il fit une remarque qui le frappa. Une lettre arriva à l'adresse de la baronne; elle était d'un fort volume et portait le timbre de Bruxelles. Il la donna à l'un des valets de service, qui vint, peu d'instants après, lui recommander d'envoyer désormais le facteur directement à l'hôtel pour tout ce qui concernait Éléonore. Cette précaution éveilla ses soupçons; il comprit que l'on se défiait de lui. Le facteur reparut deux, trois fois par semaine, toujours avec des lettres venant de Bruxelles. Falempin, fidèle à sa consigne, n'y toucha pas et se contenta d'en vérifier le timbre. Plus de doutes pour lui: la baronne était en relations suivies avec Bruxelles. Qui pouvait être ce correspondant assidu et mystérieux, si ce n'est son complice, si ce n'est Granpré! Sans un grand effort d'intelligence, Falempin en vint à pressentir cela. Dès ce moment, son attention fut en éveil, et il résolut de ne rien négliger pour arriver à une certitude complète. Voici quel raisonnement il fit, et chez un soldat élevé à l'école de l'empire c'était preuve d'imaginative.
--Si le complice de Bruxelles écrit aussi souvent, se dit-il, il faut qu'il parte de Paris des réponses à toutes ces lettres; autrement elles ne se multiplieraient pas à ce point. On demande d'ici des conseils et de l'argent; de là-bas on envoie l'un et l'autre. C'est clair comme le soleil d'Austerlitz; Maintenant, qui porte ces lettres? par quelles mains passent-elles? voilà la question. Surveillons la valetaille.