--Monsieur Granpré, lui dit le vieux soldat d'une voix pénétrante, si vous commencez les hostilités, tout est perdu. Pas un geste, pas un cri, pas un mot qui puisse ressembler à une menace, ou vous êtes mort. Je suis César. Falempin, un ancien, un homme de Marengo; quand je dis que si vous bougez vous êtes mort, c'est comme si c'était fait.

En prononçant ces paroles, César tira de ses poches deux énormes pistolets d'arçon, et les posa sur une table à côté de lui et à quelque distance de Granpré. L'homme d'affaires, à la vue de ces tubes foudroyants, ne put se défendre d'un sentiment d'effroi. Sa présence d'esprit l'abandonnait, sa langue était paralysée. Le vieux soldat continua:

--Ne croyez-pas, dit-il, que je sois venu chez vous comme un enfant; à l'étourdie. Non, monsieur Granpré, j'ai tout calculé, j'ai tout prévu. Au moindre bruit qui se fera dans ce corridor, deux hommes tomberont ici pour ne plus se relever: vous, parce que vous avez dépouillé la fille de mon général; moi, parce que, après un coup pareil, j'éprouverai le besoin d'aller rendre mes comptes à l'empereur. Dites un mot plus haut que l'autre, et le carnage commence.

--Mais, mon ami, répondit Granpré anéanti, qui peut donc vous animer à ce point contre moi? J'aime les braves, j'ai toujours eu du respect pour les braves. Vous êtes de l'ancienne armée, n'est-ce pas?

--Ne battons pas la campagne, dit César, ramenant les choses sur le vrai terrain; je n'ai point de temps à perdre, monsieur Granpré. A dix heures, le convoi de Valenciennes se met en route; il faut que je sois en France avant trois heures. Il est neuf heures et un quart; jugez si je puis m'amuser à vos compliments. Par ainsi, je vais droit au fait.

--Parlez, mon brave, répliqua Granpré, qui espérait gagner du temps; parlez, expliquez-vous. Je suis à vos ordres.

César aimait les moyens expéditifs plus que les longs discours; il prit l'un des pistolets, l'arma et saisit l'homme d'affaires au collet:

--Alors, levez-vous, ajouta-t-il, et marchons vers votre caisse. Vous avez volé, volé, entendez-vous! à la famille de mon général, deux millions, une bagatelle! Vous allez me les remettre ou je fais une boucherie. Voyons, en route.

L'arme était sur la poitrine de Granpré, et une résolution si implacable respirait dans les traits de César, que l'homme d'affaires n'osait ni pousser un cri, ni faire un mouvement pour se dérober à cette terrible étreinte. Cependant, en passant devant la croisée, il jeta son corps du côté de la vitre pour voir si personne ne viendrait à son secours; mais le vieux soldat le ramena par une secousse et porta le doigt vers la détente avec un sourire farouche comme celui des démons. Granpré se sentit défaillir.

--Grâce! s'écria-t-il en tombant sur ses genoux, je vais obéir.