--Deux secondes de plus, monsieur Granpré, dit César d'une voix sombre, et vous alliez rendre vos comptes à Dieu. Ne vous y exposez plus; c'est sans remise cette fois. Tenez, ajouta-t-il, je suis un soldat, je vais droit au fait. S'il faut vous laisser quelques cents mille francs pour vous rendre plus souple, je vous les laisserai. Donnez-nous un million, et l'on vous tiendra quitte du reste.
--Un million! s'écria l'homme d'affaires d'une voix lamentable; ai-je seulement un million? Où voulez-vous que je trouve un million?
La patience du soldat était à bout; il leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'acte de justice qu'il allait accomplir, et ramena le canon vers la poitrine du patient.
--Soit, monsieur, lui dit-il, on réglera alors avec vos héritiers.
Si Granpré n'avait pas détourné l'arme, c'en était fait de lui.
Il comprit que toute résistance serait vaine avec un tel homme et se résigna. Son portefeuille était sous sa main, il en tira des valeurs de diverses natures: rentes françaises, rentes belges, billets de banque, bons au porteur. César examina avec soin les titres, et compta les sommes, sans perdre toutefois de vue les mouvements de l'ennemi. Il exigea que Granpré dressât de sa main le bordereau de ces valeurs, en le menaçant de revenir à la charge si le compte n'était, pas exact. L'homme d'affaires s'exécuta machinalement; il n'avait plus le sentiment complet de ses actions. Ce passage de la vie à la mort, ces alternatives douloureuses l'avaient mis dans la situation du condamné sous le coup de la dernière heure. Il croyait avoir devant lui un bourreau; et, pour peu qu'il eût hésité, César eût, en effet, rempli ce rôle. Sa figure inexorable disait qu'il ne reculerait pas. Quand le bordereau eut été achevé, le soldat prit silencieusement cette masse énorme de litres, qui allèrent s'engloutir dans les vastes poches de sa redingote. Granpré le regardait faire d'un air stupéfait. Quelques valeurs étaient encore éparses sur le bureau.
--C'est votre lot, monsieur Granpré, dit César en les examinant. Cependant, voici cinq mille francs que je m'adjuge encore.
--Faites, mon brave, répondit Granpré atterré et frappé d'inertie.
--Encore une restitution, monsieur, poursuivit César en mettant à part cette somme. Les Falempin et les Lalouette vous en enverront quittance.
Granpré ne répondait plus; il se croyait le jouet d'un rêve. Cependant. César vidait ses poches d'une main à mesure qu'il les remplissait de l'autre. Il couvrit bientôt la table de mouchoirs en toile grossière, épais, mais solides.