Cet événement changeait la situation d'Emma; elle reprenait sa place parmi les plus opulentes héritières du royaume. Au nombre des valeurs que le vieux soldat avait rapportées, il s'en trouvait un petit nombre de caduques; d'autres qui ne pouvaient être recouvrées qu'au moyen de quelques réserves, faute d'endossement régulier. On provoqua contre Granpré des jugements où l'origine des titres fut débattue. Personne ne se présenta pour une discussion contradictoire; et bientôt, au moyen de sentences ou d'arrêts définitifs, la jeune fille se vit assurer la possession légitime de ces sommes. Neuf cent mille francs furent ainsi liquidés; ce qui, joint aux cent mille écus si heureusement retrouvés par César, élevait la fortune d'Emma à plus de douze cent mille francs.
L'étoile de cette maison semblait reprendre son éclat. Sous l'empire de ces circonstances, la vente de l'hôtel n'était plus une nécessité. On retira l'enchère en faisant à la baronne une offre judiciaire pour le payement de son douaire. Emma exigea qu'on y joignît une démarche auprès de sa belle-mère, pour mettre à sa disposition une partie de la fortune qu'elle venait de recouvrer si miraculeusement. Elle témoignait ainsi qu'elle ne la croyait ni la complice ni la confidente du spoliateur. Éléonore était avide, mais fière encore plus. Peut-être, se trouvait-elle, en outre, sous l'influence d'un dépit récent. Elle refusa ce qui ressemblait à une libéralité, et ne voulut pas rester liée par un bienfait. On en revint donc aux termes du droit strict, son douaire fut liquidé, et on y ajouta tout le mobilier des pièces qu'elle occupait.
Désormais, le séjour de cette maison ne pouvait être qu'odieux à la baronne; tout l'y accusait; sa condamnation était écrite sur chaque mur. Ici, le général était mort sous le poids de tortures morales; là, elle avait promené le scandale de ses liaisons criminelles. A sa porte veillait un homme qui avait renversé l'édifice de ses projets; au-dessus d'elle vivait une jeune fille dont elle avait médité, accompli la ruine, et que la Providence, sous les traits d'un vieux serviteur, avait seule tirée de ce mauvais pas. Ce qui devait l'accabler plus encore que la pensée de tant de crimes, c'était la honte d'en voir avorter les effets. Elle eût porté légèrement le poids du remords; mais le sentiment de la défaite devait lui être éternellement amer. Cependant, elle résista pendant quelques semaines; elle opposa à la tempête un front d'airain. Sa présence était une protestation, une sorte de défi; elle tint à la prolonger à ce titre. Elle cacha sous un visage riant les angoisses de son cœur, et ne retrancha rien de sa fastueuse existence. Plus tard peut-être ce dernier éclair d'opulence allait-il se traduire en privations; elle se préparait de la sorte une souffrance et un regret. N'importe! l'altière créature entendit pousser l'expérience jusqu'au bout. Il ne fallait pas que l'on pût constater entre la chute de Granpré et sa propre retraite une coïncidence suspecte: elle voulait sortir de cette triste épreuve avec tous les honneurs du combat. Ce ne fut guère qu'au bout de trois semaines, et après s'être mise en règle avec l'opinion, qu'elle quitta la partie. Elle disparut un jour, et personne ne sut le chemin qu'elle avait pris. César, qui s'entendait en oraisons funèbres, se chargea de lui en faire une à la fois énergique et concise. Elle se composait de deux épithètes dignes de Tacite.
Emma n'avait prêté à cette stratégie qu'une attention très-légère. Aucune pensée haineuse n'avait de racines dans son cœur: elle ne comprenait ni les inimitiés ni les raffinements du monde. Cependant, lorsque Éléonore se fut éloignée de l'hôtel, la jeune fille éprouva un moment de bien-être. L'air lui semblait plus léger, le ciel plus bleu, la nature plus riante; elle allait et venait avec une joie d'enfant. Pour la première fois depuis le jour où ses illusions s'étaient évanouies, elle eut un désir, une volonté. Muller la surprit dans des accès d'impatience tout à fait inaccoutumés. Elle voulait être obéie sur-le-champ et s'irritait des obstacles avec une vivacité mutine. Il s'agissait de renouveler en entier l'ameublement des pièces qu'avait habitées la baronne. La serre vitrée lui était surtout odieuse; elle voulait qu'on la détruisît pour la transporter ailleurs et vers la partie du jardin où elle cultivait ses pervenches.
Le bon Muller se prêta à ce caprice, dont il était seul à deviner l'origine. Il pressa les ouvriers, présida lui-même aux travaux, et bientôt l'hôtel subit une métamorphose complète. La chambre du général resta seule ce qu'elle était au jour de sa mort; tous les meubles en furent conservés avec une piété religieuse. En mémoire du mort, Emma témoigna un autre désir; elle demanda instamment que Champfleury fût racheté. La négociation était difficile. Le nouvel acquéreur avait pu s'assurer de la beauté et de la richesse de ce domaine; il s'y était attaché. Cependant le notaire d'Emma conduisit l'affaire avec tant d'adresse et en vint à des propositions si avantageuses, que le marché fut conclu. Champfleury redevint la propriété de la famille Dalincour. Quand Emma signa ce contrat, une larme, qu'elle ne put contenir, tomba sur cet acte comme pour le sceller. Quel souvenir dominait alors la pensée de la jeune fille et causait cette émotion? Était-ce celui de sa mère, morte en lui donnant le jour; ou bien celui du jeune chasseur qu'elle voyait au loin, sur la lisière de la forêt ou le long des prairies qui bordent la Meuse? Ce sont là des secrets que le cœur n'ose s'avouer et que la pudeur couvre d'un voile impénétrable. Emma retrouvait son Champfleury, elle était heureuse à cette pensée. De là cette larme furtive tombée sur le contrat.
Depuis la journée fatale où elle surprit pour la seconde fois les relations qui existaient entre Paul et la baronne, la jeune fille n'avait pas revu son cousin. Vernon avait appris, par le bruit public et par les instances engagées devant les tribunaux, le singulier événement qui rendait à Emma la majeure partie de sa fortune. Cette nouvelle l'avait profondément affecté. Par sa faute, il voyait s'échapper de ses mains une position magnifique et l'un des plus beaux partis de la France.
--Est-ce assez de malheur! se disait-il; je tourne le dos à la fortune. Il faut décidément, Vernon, que ton étoile ne soit point heureuse. Tu as tenu entre tes doigts les millions de la Compagnie Péninsulaire: évanouis! Tu inspires une passion véhémente à une femme qui menait grand train: ruinée! Il te restait l'amour d'une jeune fille, belle, adorable, d'un abandon charmant; tu prétends à sa main quand elle est riche: le destin la frappe! tu la délaisses quand elle est pauvre, tu l'outrages par tes dédains: à l'instant le sort lui redevient favorable, elle retrouve une opulence fabuleuse! Si ce n'est pas là une fatalité, il n'est rien qui mérite ce nom. Tu ressembles, Vernon, à ce personnage maudit des contes arabes devant lequel les fontaines se dessèchent et les fruits des arbres se pourrissent. Puisque l'enfer s'en mêle, il n'y a pas à résister; résigne-toi, tu n'es pas de force à lutter contre lui.
Plus d'une fois, au milieu de ces réflexions, l'idée de se rapprocher de sa cousine traversa l'esprit du jeune homme et lui sourit comme un beau rêve. Emma ne pouvait l'avoir oublié: son penchant pour lui était trop vif et trop sincère. Cependant, Paul éprouvait quelques scrupules: renouer ainsi, c'était revenir vers la fortune. Quoiqu'il y eût chez lui ce germe fatal de l'intérêt, qui s'attache au caractère comme le ver au fruit, pour ne le plus quitter, un peu de fierté le soutenait encore et l'empêchait de précipiter ce retour. Il sentait qu'il fallait mûrir les choses, ménager les transitions. Il se tenait donc à l'écart, espérant beaucoup du temps et décidé à mettre l'occasion à profit.
Pendant que Paul faisait ce calcul, digne de Fabius, Muller en faisait un autre digne d'Annibal. Ce que celui-là cherchait à éloigner, celui-ci voulait le brusquer. Muller prenait en main la cause de Paul contre Paul même. Le digne Allemand s'était depuis longtemps aperçu que la vue du jeune homme était nécessaire à Emma, et que sa santé souffrait de son absence. De là l'intérêt qu'il prenait à Paul et le soin qu'il mettait à ménager son retour. Il y procédait sans illusion sur le compte de l'élève de Granpré: il l'avait désormais jugé. C'était une proie de plus pour le démon de l'égoïsme. Muller ne comptait que sur un seul sentiment, celui de la reconnaissance; il avait foi aussi dans la grâce d'Emma et dans une bonté d'ange à laquelle on ne pouvait résister. D'ailleurs, Emma souffrait; elle était profondément atteinte: sans être un grand docteur, Muller voyait cela. Il se mit donc en mesure de pourvoir au plus pressé.
Le mariage d'Anselme, retardé par quelques, formalités civiles, devait se célébrer le jeudi suivant. Muller y vit une occasion naturelle de réunir Emma et Paul. Emma, comme bienfaitrice de Suzon, devait assister à la noce; il était facile d'y amener Paul comme le témoin d'Anselme. Le gros garçon reçut cette consigne et l'exécuta avec son intelligence ordinaire. Vernon ne pouvait refuser: il promit d'être exact au rendez-vous.