Faut-il donc accuser les religieuses du Sénégal d’enseignement pervertisseur ? Non, certes, et nous venons de voir, au contraire, de quelles touchantes précautions elles arment leurs élèves contre les œuvres de Satan. Des précautions, notre amateur de Brunes et demie fera bien d’en prendre lui aussi, notamment celles dont M. Brieux, déjà nommé, s’est fait l’apôtre et le héraut. Mulâtresse ou négresse, les hétaïres de Saint-Louis disposent d’une clientèle nombreuse, variée, souvent même avariée. Si celles qui pratiquent la religion catholique s’enorgueillissent d’un chiffre d’affaires plus imposant que les autres, c’est uniquement parce qu’elles possèdent à peu près la langue française. Et les langues, ça rapproche toujours.

De même que notre élan colonisateur s’est étendu des rives du Sénégal à celles du Niger et du Tchad, la garbo a pris son vol amoureux jusqu’aux coins les plus reculés du Soudan et du Dahomey. Il y a des garbos toucouleurs, bambaras, malinkés, foulahs, ébriés, nagos, appoloniennes, etc. Mais toutes ces garbos se ressemblent par un caractère particulier qui n’est pas sans nous surprendre.

Pascal a dit : « vérité en deçà, erreur au delà ! » Et Montesquieu : « La considération change d’objets avec les climats. » Il est vrai qu’en Espagne un contrebandier jouit de toute l’estime de ses concitoyens, qu’en Corse un bandit se voit honoré de tous les respects et qu’en France, depuis quelque temps, les pickpockets récoltent au théâtre et dans le roman un unanime élan de sympathie. En Afrique occidentale, nous assistons à un phénomène à peu près analogue.

Principe. — Pour la dame noire, le commerce de l’amour est aussi honorable qu’un autre. La profession d’hétaïre n’implique aucune déchéance, mais constitue, au contraire, un métier peu considéré, à vrai dire, mais aussi avouable que celui de blanchisseuse ou de vendeuse au marché.

Que la garbo ne rougisse pas de son état, cela n’est pas pour nous étonner outre mesure. Mais il est étrange de la voir s’enorgueillir de particularités plutôt humiliantes tenant à cet état. A Paris et dans toutes les villes, la police astreint les prêtresses de la Vénus populaire à une visite hebdomadaire et à un poinçonnage sur une carte dénommée brême par l’argot des faubourgs. La brême, c’est la terreur des irrégulières, c’est l’aveu cynique de la dégradation, le certificat du métier honteux. C’est le signe détesté d’une étroite dépendance vis-à-vis des argousins et comme un brutal genou de mouchard pesant sur toutes ces gorges de femmes toujours prêtes à s’offrir. Dans plusieurs de nos villes d’Afrique française, à Kayes notamment, les garbos sont également munies de brêmes. Mais ne croyez pas qu’elles en ressentent la moindre offense. Au contraire, elles s’en font un motif de fierté, un titre incontestable à la confiance de leurs clients et à l’estime épanoui de leurs concitoyens. Il faut les voir, un air d’honnête satisfaction animant leur visage d’encre, tandis qu’elles exhibent des plis de leur boubou le carré de carton vert troué de petits ronds symétriques :

— Tu sais moi y en a pas sale mousso… Moi y en a gagné carte, bon carte pour moussié… Gouverneur y a donné moi. Toi y a mirer.

Et la carte passe sous les regards respectueux, admiratifs presque, des indigènes. Elle circule parmi les mains noires gesticulantes ; elle fait s’arrondir les yeux blancs. Car tous ces braves gens bambaras, peulhs ou sonraïs, sont pleins d’une considération innée pour le cébé, c’est-à-dire pour tout papier officiel, pour tout acte, carte, certificat, brevet qui émane de l’administration. Ils ont l’âme fonctionnaire. Et la garbo est comme eux. Elle s’imagine qu’avec sa carte imprimée, signée, poinçonnée, elle est quelque chose dans le gouvernement des toubabs (blancs). Elle se prend de bonne foi pour une petite fonctionnaire à la Capus. Et, en somme, elle ne se trompe pas tant que cela, si l’on se rappelle ce que nous avons posé comme principe de début ! Pour le Noir, l’amour n’est pas un sentiment, mais une fonction.

Il faut la voir encore, l’impénitente et indiscrète Aspasie d’ébène, quand elle revient de son obligatoire visite hebdomadaire au dispensaire du médecin de l’assistance indigène. A qui veut l’entendre, elle répète avec un gros rire de complet bonheur :

« Docquetor a dit : « Aïssata, y a bon. »

C’est la conscience du devoir accompli.