Mais où Aïssata ne rit plus du tout, c’est quand surgit quelque concurrence déloyale, quand une effrontée, une impertinente non patentée se mêle d’avoir pour les hommes de ces complaisances rétribuées qu’elle considère comme son monopole à elle, la fonctionnaire, à elle que le gouverneur a honorée d’un cébé. Un peu plus, elle se dirait garbo par privilège royal. Pourtant, elle pratique des idées éminemment modernes sur la protection du travail des femmes et elle se défend contre les empiètements d’autrui avec la rigueur farouche d’un syndicat.
Écoutez plutôt les doléances que je recueillis des lèvres vénales de Fatimata, gloire de la galanterie officielle en la bonne ville de Bamako. Comme la belle Mme X… ou Y…, la beauté à réputation dont toute cité provinciale s’enorgueillit, Fatimata n’est plus très jeune. Elle a acquis de l’expérience et un sentiment un peu chatouilleux de ses droits. Je la rencontrai un jour, le visage plus sombre qu’à l’ordinaire (ce qui n’est pas peu dire), les regards fulminant d’éclairs indignés. J’aime à confesser les femmes :
— Hé ! Fatimata, qu’y a-t-il ?
— Y a pas bon, moussié, y a pas bon du tout. Moi y en a trouver gouverneur tout suite.
— Diable !
— Moi plaindre à lui beaucoup. Si même chose continuer, moi y a bientôt plus pouvoir dominiquer (manger).
— Et qu’est-ce qui t’empêchera de manger, Fatimata ?
— C’est les moussos qui ont marié avec toubabs. Mauvais moussos, moussié ! Moi, y a fait garbo. Pourquoi y a fait garbo, moussié ? Parce qu’y a pas mari ni grand frère, ni personne pour donner dominiquer. Moi, pour avoir argent, faut faire garbo. Autrement amoul (pas d’argent). Eux, les femmes qui ont marié avec toubabs, ils ont argent, boubous, eau-Cologne, kolas et tout. Alors pourquoi ils vont faire toc toc à la porte des autres toubabs pendant la sieste ? Pourquoi ils font sigui (se couchent) dans leur case ? Pourquoi ils font même chose garbo ? Après, quand moi viens faire toc toc, tout le monde ils disent : « Fatimata, y a pas bon ! » Alors moi amoul dimanchi (pas de cadeau). Moi y a foutue, moussié ! Moi y a trouver gouverneur !
Ainsi, sous toutes les latitudes, c’est la même histoire. En Afrique aussi bien qu’à Paris, chez les Noires comme chez les Blanches, la professionnelle de l’amour poursuit de sa haine inextinguible la femme mariée en qui elle voit une rivale heureuse, une concurrente odieusement avantagée. A l’ombre des fromagers immenses et des dioubalés aux cheveux fauves, on retrouve cette affirmation chère à nos impures : « Les femmes mariées, c’est pire que les autres ! » Rien de nouveau sous le grand soleil. Quant à Fatimata, elle n’alla pas, comme bien on le pense, demander audience au gouverneur. Elle prit un parti plus raisonnable, en égayant de ses charmes la sieste de quelque célibataire qui avait échappé, espérons-le, aux étreintes des perfides adultères.
Au pays noir, l’heure de la sieste, c’est l’heure du berger, d’un berger qui n’a plus rien à garder, ni préjugés, ni répugnances, ni vêtements. C’est le moment où chez l’Européen la bête prend sa revanche sur l’ange, où le sentiment se tait, lardé et réduit au silence par les aiguillons de la chair, où deux races oublient tout ce qui les sépare pour ne plus voir que ce qui les rapproche. Il est une heure de l’après-midi. Une chaleur étouffante tombe en nappes de plomb sur la terre calcinée. Au dehors, pas un bruit, pas un mouvement, pas une ombre : une étonnante impression de silence et d’immobilité sous une aveuglante lumière. Dans sa case de banco (boue séchée), bien close contre les ardeurs de la fournaise, le colonial, étendu sur son lit Picot, somnole sans rêves.