Soudain, il entend gratter discrètement à sa porte.
— Qui est là ?
Une voix de femme susurre imperceptiblement :
— C’est moi, Dado.
Ah ! c’est Dado, la providence des siestes, Dado qui, chaque après-midi, se glisse entre les cases des blancs, furtive, silencieuse et grave. Mon Dieu, elle tombe bien !
— Entre ! fait sans bouger le colonial.
Lentement, dans la pénombre de la case, elle retire son boubou, son pagne. La voilà nue, statue de bronze à l’attitude nonchalante, ses larges hanches ceintes de plusieurs rangées tintinnabulantes de gros grains de verroterie. Toujours muette, elle s’insinue souplement sous la moustiquaire. Et comme jadis pour les amours des dieux, une buée blanche, aspect de la mousseline dans le demi-jour, dissimule l’accouplement disparate du descendant de Japhet et de la fille de Cham.
D’aucuns ne peuvent s’empêcher de trouver cet accouplement anormal et peu désirable. Il y a des Blancs qui éprouvent un éloignement invincible à l’égard de la négresse. « Ce n’est pas une femme, vous disent-ils, c’est une femelle. » Ceux-là sont, d’ailleurs, assez rares, et on ne les rencontre que parmi les cérébraux et sentimentaux renforcés. La plupart des coloniaux arrivent à s’abstraire suffisamment de leur mentalité d’Européen pour accueillir bénévolement les visites de marchandes d’amour à la face couleur de poix. Chez l’homme moderne, malgré la force de la civilisation, de l’être moral, des préjugés, les instincts demeurent encore plus puissants que les sentiments et les idées. Nous résumerons cette importante observation dans la formule suivante :
Avant d’être homme, on est mâle.
D’ailleurs la pauvre garbo n’y met aucun amour-propre. Elle ne se vexe nullement des refus et se garde bien d’insister. Elle passe chez vous à la façon de l’employé du gaz qui vient voir si votre compteur marche bien, ou de l’homme de chez Dufayel qui demande à toucher. Si vous la renvoyez, elle n’en conserve pas moins le sourire, et viendra le lendemain tâter encore le terrain. Si vous lui faites comprendre que vous êtes las de ses charmes et que vous êtes assoiffé de nouveau, elle partira de son pas de gazelle légère et silencieuse et reviendra quelques minutes après, accompagnée d’une collègue qu’elle vous recommandera chaleureusement.