Ce jeune domestique indigène est associé à toutes les manifestations de la vie coloniale. Il tient tout à la fois du valet de chambre, du blanchisseur, du cuisinier et du page. Il sert aussi, à l’occasion, à distraire les hôtes de passage. Au temps de la conquête du Soudan, une plaisanterie classique quand on traitait à table le camarade nouvellement arrivé de France, consistait à appuyer du doigt sur le nombril proéminent du boy occupé à servir, le torse nu, cependant qu’un compère faisait adroitement résonner sous la table le sonnerie d’un timbre. Il existe une autre mystification traditionnelle, toujours à l’adresse du camarade fraîchement débarqué, et qui se pratique également pendant les repas. L’un des convives lance une phrase remarquable par la forme ou le fond, et le boy souligne alors d’un air entendu : « comme dit M. de Tocqueville » ou « suivant la formule de Maurice Barrès ». Tête du nouveau camarade qui ne devine pas, d’abord, qu’on a seriné ces quelques mots au candide serviteur, sans qu’il en ait compris plus qu’un perroquet. Le boy, pour l’Européen dans la brousse, c’est le nègre-tender, comme aurait dit le brave général Poilloüe de Saint-Mars. Si vous ne savez pas toujours où il est, il sait, lui, où vous êtes et, en quelque endroit que Vous vous teniez, il ne manque jamais de vous retrouver à cette heure du soir où il doit vous apporter képi ou chapeau, pour le troquer contre le casque devenu inutile. C’est là une de ses sacramentelles attributions.

Héritier imprévu de Scapin, ce ténébreux valet de brousse en assume de plus délicates, notamment celle de procurer à son maître et aux amis de son maître des moussos de choix. Généralement, il ne s’en tire pas trop mal, car le bon boy est, par essence, un malin, un débrouillard, un qui connaît manière, comme on dit là-bas. Grand coureur de tamtams, plus don Juan encore que Leporello, il peut se vanter d’immenses relations dans le monde féminin. Toutes les cases indigènes lui sont connues et ouvertes. Partout, il fait figure d’ami, d’autorité, de protecteur. Aussi vous pouvez jeter votre dévolu où bon vous semble.

— Boy, tu connais cette mousso ?

Infailliblement et même s’il n’en a pas la moindre idée, il vous répondra sans broncher.

— Moi y a bien connaître.

Car le Noir connaît tout ce qu’on lui demande. Il ne consentira jamais à rester court devant une question. Et le voilà parti au village, après avoir revêtu celle de ses tenues de sortie qui lui vaut le plus de considération : casque usé provenant de vos largesses, tunique d’officier anglais achetée au marché en un jour d’opulence, vieux pantalon kaki, épave de votre garde-robe. Les souliers et la canne achèvent d’en faire un personnage.

Une heure et demie après, — car il prend son temps, — vous le voyez revenir escorté d’une négresse au dandinement paresseux, fier comme s’il venait de faire une conquête. De honte, il n’en éprouve trace. Car dans le pays le rôle dont il s’acquitte n’est nullement déshonorant, tout comme le métier de garbo. Le boy fait son travail, et voilà tout. C’est tout juste s’il ne demande pas que son maître mentionne ces services si particulièrement spéciaux sur le certificat qu’il lui remettra au moment de rentrer en France. Regardez avec quel air sérieux d’autorité, de composition, il marche à côté de celle que vous allez honorer de vos faveurs. On dirait d’un garde municipal conduisant une prévenue de luxe à l’audience. Mais tout à coup vous poussez un cri de surprise :

— Qu’est-ce que c’est que cette mousso ?

Ce n’est pas du tout ce que vous avez demandé. Le boy essaye de s’expliquer, patauge, finalement laisse passer l’orage sans souffler mot. Il a tout bonnement amené une amie à lui, une associée avec qui il est entendu qu’il partage le dimanchi espéré de votre générosité. Toujours la dichotomie ! Si vous persistez dans votre colère, il ira vous cueillir d’autres fleurs d’ombre, et jusqu’à ce que vous soyez satisfait, il vous les amènera à domicile. Car c’est un des grands avantages de l’amour africain de se porter toujours à domicile.

La galanterie y est à forme ambulante.