— Moussié, y en manger bon kola. Madame à toi y en aura content.

Mais voilà qu’un jour d’infortune le kola perd son effet régénérateur. Fort dépité, le Noir s’aperçoit qu’il lui faut une aide plus énergique pour sonner avec assurance la diane de l’amour. Alors, il se rend, la mine basse, chez le souhaha (sorcier), à qui il expose sa réserve involontaire et son désir de se voir rappeler à l’activité. Un sorcier ne se trouve jamais plus à court qu’un médecin. Celui-là ordonnera inévitablement l’emploi souverain du gris-gris. Le gris-gris est une sorte d’amulette contenue dans un minuscule sachet de cuir le plus souvent attaché par un long cordon autour du cou et retombant sur l’abdomen. Chez les marabouts, sorciers et féticheurs, on peut se procurer moyennant finance tout un stock de gris-gris contre la maladie, les coups de fusil, la mort du bétail ou la stérilité des femmes, au choix de l’acheteur. Celui qui nous occupe ici, le gris-gris contre la fuite des capacités amoureuses, se présente généralement sous la forme d’un corps dur : pierre d’une certaine forme, tige de bois ou de fer douée d’un pouvoir surnaturel à la suite de consécrations, de prières, de récitations du Coran. Muni de son précieux talisman, notre consulteur de sorcier s’en va tout ragaillardi, tout pénétré d’espérance. Mahomet n’a-t-il pas promis la résurrection au croyant fidèle ? Et ce qu’il attend de la mansuétude divine, lui, le pauvre déshérité d’amour, n’est qu’une petite résurrection toute partielle.

Maxime à méditer. — C’est toujours des puissances d’en haut que la créature en détresse attend son relèvement.

Merveilleux pouvoir de la foi, suggestion de la croyance au fond des âmes simples, confiance invincible des êtres primitifs dans les forces du surnaturel ! Il arrivera plus d’une fois que, par son seul effet moral, le gris-gris réalisera l’effet miraculeux du « Lazare, lève-toi ! » Plus souvent, hélas ! à l’exemple de celui qui a invoqué son secours, il restera sans résultat. Que faire alors ? Employer les grands moyens, c’est-à-dire sacrifier une poule blanche, tandis que le féticheur prononce des paroles sacramentelles (la bonne poule, n’est-ce pas, fait souvent le bon coq), ou bien déposer une calebasse de maïs et de coton au pied de l’arbre appelé diala et tourner autour en agitant une daba (sorte de boyau) et en jurant de donner le nom de l’arbre au premier enfant dont on sera capable d’être le père, ou encore boire le nasigui des Bambaras obtenu par la macération d’écorce de balansa dans l’eau qui a servi à laver une planchette portant un verset du Coran tracé au pinceau (planche de saut s’il en est). Disons tout de suite que ces grands moyens ne conduisent généralement qu’à une assez piteuse fin.

Le singulier, c’est que ces pratiques s’accomplissent au grand jour, avec la plus indiscrète publicité. On ne trouve chez les Noirs ni nos exigences d’amour-propre, ni nos coquetteries de virilité, ni notre tyrannique souci des convenances. Celui d’entre eux que la nature marâtre réduit ainsi à une cruelle abstinence de chevalier de Malte n’en éprouve point de honte et ne fait aucune façon pour l’avouer. Sa disgrâce lui apparaît comme un de ces maux qui accablent normalement l’humanité, mal qui, pas plus que les autres, ne doit être tenu secret. C’est un disciple de M. Brieux qui s’ignore.

Aussi n’hésite-t-il pas à faire part de la perte douloureuse qu’il vient d’éprouver à ses amis et connaissances, qui l’en plaignent en conscience. L’usage le plus fondé et le plus suivi veut même que lesdits amis et connaissances l’assistent dans l’exécution des prescriptions bizarres qui doivent lui rendre sa verdeur. Ils le font avec le plus grand sérieux et un air d’affliction où l’on reconnaît l’indice certain d’une nature polie. On croirait voir des gens qui suivent un enterrement. De ces considérations, nous pouvons tirer l’aphorisme suivant, qui n’est pas précisément à l’honneur de notre civilisation :

Ce que nous appelons décence n’est le plus souvent qu’un masque inventé par le respect humain et qui s’oppose au bienfaisant exercice de la solidarité humaine.

Les mœurs d’Afrique occidentale fournissent à ma thèse une foule d’arguments. Mais je ne leur veux emprunter qu’un second exemple. Il arrive fréquemment qu’un nouveau marié jouissant de ses prérogatives amoureuses se sent néanmoins inquiet, timide au moment de consommer dans toute sa réalité l’union conjugale. Sait-on jamais avec ces sonkourous (jeunes filles) ! C’est gauche, maladroit, inexpérimenté. Et puis le mari n’a pas en lui-même une indémontable confiance. Tout le monde ne possède pas la puissance d’un bélier de guerre défonçant une clôture. Bien des citoyens de France ou de Navarre déchantent à cette heure critique, restent sur de vaines tentatives et implorent désespérément l’aide de l’avenir pour réparer leur lamentable fiasco. Plus pratique, moins garotté par les préjugés, le nègre réclame tout simplement et tout crânement l’aide de ses parents et amis. Le clan pénètre dans la case nuptiale, uni et docile à la voix de celui qui l’appelle, comme s’il s’agissait de perpétrer quelque vendetta corse. Il s’agit seulement d’un service corsé. Tous ces beaux-frères, cousins et oncles à la mode de Bretagne se ruent sur la victime, c’est-à-dire la jeune mariée. L’un lui empoigne le bras, un autre la jambe, un troisième la bâillonne de sa grosse patte noire. Pendant ce temps, le galant époux accomplit aussi commodément que possible ses devoirs, sans s’inquiéter le moins du monde des impressions de Madame. J’ai dit cependant que le Noir était pudique. Sans doute, mais ici l’importance sacramentelle de la situation et surtout l’esprit de la famille sauvent tout. La famille entière profitera du petit être qu’on attend, du capital humain qu’il présente : il est donc naturel qu’elle prête une main secourable à son engendrement. C’est une coopérative de production. On voit souvent de vieux maris user ainsi de bonnes volontés auxiliaires. Et personne ne se choque dans le pays de cette forme imprévue d’assistance publique.

Enfin, quand tous les moyens ont été épuisés, quand ni le gris-gris, ni la poule blanche, ni le nasigui, n’ont permis à l’espoir de relever la tête, alors notre jeûneur d’amour tourne les yeux vers celui dont il connaît les capacités tout en les redoutant, vers l’homme qui lui inspire une considération mêlée de méfiance, vers le Blanc. Il se dit que « toubab y en a malin », et qu’on trouve chez lui des médicaments pour toutes sortes d’infirmités. Un beau matin, après avoir longtemps hésité, il revêt son boubou des dimanches, coiffe son plus beau bonnet de velours grenat, prend son parapluie, et le voilà parti chez le docquetor, celui qui dispense libéralement aux indigènes le pica (ipéca) et l’eau de réputation (iodure de potassium). C’est ainsi qu’un médecin des troupes coloniales vit arriver un vieux chef des environs de Bamako. Le visage ordinairement jovial de l’homme portait les traces d’une obsédante préoccupation.

— Eh bien, Abdoulaye, quoi de neuf ? demanda le médecin.