S’il ne quitte la place, le voyageur verra arriver à leur tour le lieutenant et le capitaine, le plus gros bonnet de la corporation. En raison du grade supérieur et incontesté de celui-ci, c’est à lui que le nouveau venu donnera la préférence. Les jeunes hommes de communication de Tombouctou procèdent tous de la même manière. Ils amènent, le soir, à leur client de rencontre, une femme sonraï généralement et à dessein peu désirable. Le toubab se récrie, déclare qu’il lui faut mieux que ça et renvoie la négresse. Mais l’éphèbe demeure et déclare sans l’ombre d’embarras :

— Tu sais, moussié, moi y a même chose femme.

Les hommes de communication de ce pays donnent à leurs collègues parisiens un admirable exemple non seulement d’organisation hiérarchisée, mais d’étroite solidarité. Durant mon séjour à Tombouctou, le commandant de région fit empoigner et mettre à l’ombre une dizaine de ces stipendiés de l’amour. Le lendemain, deux troupes de leurs collègues se promenaient par la ville, l’allure agressive, la mine indignée. Ils avaient arboré des bonnets blancs sur lesquels on lisait, pour l’une des troupes : Je m’en fous ! et pour l’autre : Ça m’est égal ! Énergiquement appréhendés par les tirailleurs, les « Je m’en fous ! » furent parqués au fort Bonnier, qui avait besoin de sérieux travaux de terrassement. Disciples inconscients des citoyens Pataud et Bousquet, les « Ça m’est égal » réclamèrent leur part dans le sort cruel infligé à leurs camarades. On les envoya piocher la terre du fort Hugueny. Afin d’empêcher les captifs de prendre la poudre d’escampette, le commandant les fit mettre nus comme la Vérité. Mais le cadi vint réclamer au nom des convenances. Car la nudité n’est permise qu’aux bilakoros (enfants non circoncis) et il y a un âge canonique où le noir est tenu par le Coran d’aller vêtu. S’inclinant devant la pudeur mahométane, le commandant accorda une légère bande de toile.

Soyez sûrs que la leçon, pour être bonne, ne découragea pas les adolescents pervers qui ont élevé le proxénétisme à la hauteur d’une institution. Leur aplomb est incommensurable. Les offres les plus abracadabrantes sortent de leurs lèvres noires comme le péché. Je me souviens que l’un d’eux vint carrément et à voix haute nous faire des propositions qu’il jugeait particulièrement alléchantes, un jour que je passais avec un fonctionnaire et sa jeune femme. Rebuté et quelque peu bousculé par nous, le vaurien ne perdit pas espoir de réussir, et se tournant vers notre compagne, il lui demanda, tout un infini de candeur dans ses yeux blancs :

— Et toi, madame, veux-tu un artilleur ?

Un artilleur ? Pourquoi un artilleur plutôt qu’un fantassin ? Mystère et prestige des armes spéciales !

CHAPITRE VII
Des artifices.

Vous connaissez la mésaventure de Jean-Jacques avec la Zulietta. Vous savez comment ce piètre amoureux offensa par omission la courtisane vénitienne. Hélas ! cette abstention forcée fait en tous pays bien des déçues. Sous toutes les latitudes, l’amour peut perdre la parole momentanément ou pour toujours. En Afrique, comme ailleurs, il y a des âges où le rôle de coq expose à des déboires. Même la menace pèse plus lourdement sur le nègre, car au jeu d’amour un Blanc vaut plusieurs Noirs. Mais le nègre accepte difficilement sa déchéance. Il tient à continuer. Et c’est alors qu’il fait appel aux artifices, qu’il demande aux adjuvants de toutes espèces de lui rendre sa voix et le paradis perdus.

J’ai déjà dit à quelle extraordinaire consommation de noix de kola se livrent les indigènes de l’Ouest africain. C’est le stimulant le plus connu, le plus répandu, le plus populaire. Sur cinq Noirs que vous rencontrez, quatre mâchonnent lentement le fruit accélérateur, le regard indolent noyé d’extase paisible. Pas de cadeaux, pas de cérémonies, d’actes importants de la vie sans kola. Pour contracter mariage, kola. Pour offrir dans un palabre, kola. Pour donner en pourboire, kola. C’est un érotisme tranquille et familial présidant à l’existence journalière sous la forme d’une friandise. C’est aussi un sujet inépuisable d’allusions et de plaisanteries.

Sur les marchés, où une foule nonchalante stationne autour de corbeilles pleines de petites choses blanches, rouges, noires, brunes, les visages d’encre des vendeuses accroupies sourient de tout le blanc de leurs yeux et de leurs dents, tandis qu’elles interpellent fort impudiquement l’Européen qui passe.