Quoi ! Tircis et Aminte au pays noir ? Dorante et Chloris passés au jus de réglisse et exécutant des pas de gavotte sous les cocotiers ? Mon Dieu, pas tout à fait, mais sous le brûlant soleil africain comme sous la brise embaumée de Paphos, il est des heures douces où hommes et femmes se rassemblent pour célébrer la vie, la joie et l’amour. En raison du mouvement qu’elle s’y donne, c’est même à ces heures-là que s’épand le plus largement dans l’air le parfum de la dame noire.
Parfois — oh ! seulement chez les races supérieures — la fête n’est pas sans ressembler à nos soirées bourgeoises de thé, musique et petits jeux innocents. Il y a des moments où la tente en peau de chèvre d’un Targui plantée en plein désert rappelle à s’y méprendre le salon d’un M. Choufleury resté chez lui. Mais la composition des groupes d’invités est infiniment plus pittoresque. Ils sont formés de guerriers de grande allure, au visage couvert de ce voile noir qu’on appelle litham, de femmes au teint d’ambre et d’or sous l’édifice de petites tresses raides et luisantes, de jeunes filles aux longs yeux rieurs, au buste gracile hardiment dénudé. Au milieu de l’assistance attentive se tient la joueuse d’amz’ad, sorte de violon à une seule corde, ou bien encore la personne chargée de deviner une énigme.
Car on joue aux énigmes, aux charades, qui sait ? peut-être à « Trois petits pâtés, ma chemise brûle » et à « Je vous passe mon corbillon, qu’y met-on ? » Un des passe-temps les plus goûtés est l’improvisation obligatoire. Celui qu’on met sur la sellette doit immédiatement composer et réciter des vers galants. Je sais bien peu de nos soireux parisiens qui vaudraient un Targui à cet exercice. Une calebasse de lait circule, remplaçant notre thé anodin, notre bénin tilleul, notre médicinale camomille. Seulement, la société est autrement bien choisie que chez nous, car, d’après une opinion des mieux fondée, ces Touareg sont tous d’authentiques descendants des Croisés. Et l’on sait combien il est devenu rare et difficile, même pour les maîtresses de maison les plus aristocratiques, de recevoir chez soi des gens dont les aïeux ont été aux Croisades !
Cette paradoxale réunion mondaine dans le désert s’appelle l’ahal. Mais ce qui en fait le plus grand charme, c’est qu’il est permis d’y flirter, ou plutôt d’y fleureter, car notre joli mot des cours d’amour convient mieux à ces salons nomades que ce vocable britannique sec comme un coup de raquette. Entre le Noir brutal et le Maure jaloux, le Targui représente une nuance curieuse de sentiment et de galanterie. Il est admis chez lui de s’empresser auprès d’une femme, même mariée, de s’instituer son chevalier servant, d’attendre d’elle quelque menu suffrage (le suffrage restreint). Naturellement, on ne s’en tient pas toujours là, et parfois comme dans la suggestive toile qui fit pâmer tant de sensitives à l’un des derniers salons, cela finit par un vertige échevelé. Aucune contrainte n’opprime les charmes féminins. Quoique musulmanes, les dames touareg vont le visage et souvent même le torse découverts. Par un étrange revirement des rôles, ce sont les hommes qui sont rigoureusement voilés. Le litham, qu’ils n’enlèvent jamais, ne laisse voir que leurs ardentes prunelles d’aigle. Quelle cocasse interversion de l’ordre des facteurs dans le célèbre vers de Coppée :
Oh ! les premiers baisers à travers la voilette.
La légende raconte que ces rudes guerriers cachent ainsi leur figure depuis un lointain jour d’opprobre où ils avaient fui devant leurs ennemis. Une femme qui les rencontra arracha le voile qu’elles portaient alors toutes et le lança en signe de mépris à la face de l’un des fuyards. Depuis ce temps, tous les Touareg prennent le voile comme de pieuses carmélites. Tout naturellement, leurs femmes en profitent souvent pour porter la culotte.
Natures fières et décidées, elles ne rappellent en rien l’âme esclave de la Noire. Elles exercent une véritable autorité dans la famille, et parfois même dans les conseils de la tribu. Ah ! ce n’est pas elles qui se laisseraient couper la parole ou tout autre chose.
Les fêtes galantes des Noirs n’offrent pas le cachet imprévu de distinction qu’on trouve dans l’ahal des fils du Sahara. Elles se résument en une bruyante manifestation chorégraphique à laquelle tout le village prend part et qui ne varie guère des rives du Sénégal à celles du Barh-el-Ghazal. C’est le tamtam, l’immuable et bien-aimé tamtam, père des bonds formidables, des contorsions ahurissantes, des grimaces hilarantes, des entrechats frénétiques. Pour Moussa et Fatou, pour Capo et Alouba, il cumule nos joies européennes du bal, du théâtre, du concert, du cercle, du café, du pâtissier et de la musique militaire sur la place. Ajoutez à cela que souvent il constitue en même temps une cérémonie religieuse ou la solennelle mise en scène d’une tradition.
Le tamtam, c’est la synthèse de la vie nègre.
On peut dire qu’une société se traduit au naturel par sa danse favorite. Un menuet évoque à merveille la pompe cérémonieuse et l’étiquette raffinée du XVIIIe siècle. La valse nous révèle l’âme allemande sentimentale et rêveuse. Dans le charleston, l’Amérique se retrouve frappante avec son allure affairée, hâtive, tourbillonnante. Et devant les déhanchements canailles de la « java », qui ne devinerait les mœurs si spéciales des costauds et des gigolettes de Ménilmuche ? Le tamtam n’est pas un miroir moins fidèle du peuple noir. Allons en voir un, voulez-vous ?