Il est cinq heures du soir, dans un village du bord du Niger. Sur la terre rouge, les ombres commencent à s’allonger. L’accablante chaleur tombe un peu. Sur un emplacement découvert, des griots appellent les danseurs à l’assemblée avec les longs tambours, les timbales faites d’une grande calebasse, les flageolets piaillards, parfois aussi les trompes au meuglement sourd. De toutes les cases sortent les longs gaillards au dandinement lent et majestueux flottant dans de luxueux boubous immaculés, les femmes tout enorgueillies des plus belles pièces de leur garde-robe et de l’intégralité de leurs bijoux, et toute la bande des marmots au ventre en pointe tendu comme un tambour, des petits court-tout-nu qui grouillent, courent, gambadent, fourmillent comme un troupeau indiscipliné de ouistitis. Un air d’universel contentement épanouit les ténébreux visages. Les yeux blancs ont perdu leur ordinaire voile d’apathie pour pétiller d’aise et d’impatience. On se rencontre, on se congratule, on échange à perte de vue des phrases de bienvenue qui veulent dire : « Comment va ton père ? Comment va ta mère ? Comment va ton grand frère ? Comment va ta petite sœur ? Comment va ton oncle ? »

Puis, lentement, — tout est lent là-bas ! — le cercle se forme. Presque toujours, il y a un président de tamtam qui ne peut se tenir de palabrer. D’un air bon enfant, il prononce quelques paroles d’ouverture. Suit un moment d’hésitation. Qui est-ce qui va commencer la danse ? Enfin, un audacieux se risque. Tandis que les tambours font rage et que le flageolet déchire l’air de ses cris aigus, il exécute en bonds rythmés, en gambades gigantesques, le tour de l’assistance. Il s’élance ensuite au milieu du cercle, ploie ses longues jambes et ramasse sa haute taille jusqu’à donner l’apparence d’un nain, puis, comme poussé par un ressort, d’un seul coup, il se détend, saute sur place plusieurs fois, se contorsionne, se disloque, grimace, chavire son visage avec des gestes et des grimaces de singe.

Une femme lui succède, et la folle détente de ses jambes nerveuses produit une tumultueuse envolée d’étoffes blanches à rendre jalouse la Loïe Fuller. On applaudit, on bat des mains en mesure. Un chœur barbare accompagne la danse. Au milieu, la danseuse s’enlève et tourbillonne avec la souple légèreté d’une antilope. Il y a, dalleurs, dans ses pas et ses attitudes, quelque chose de brusque, de sauvage, d’animal même, qui prouve que la légèreté n’est pas la grâce. Une mère de famille la rejoint à l’intérieur du cercle, la figure fendue par le rire, son nourrisson lié au dos, suivant l’usage immémorial. Sans se laisser troubler par les entrechats maternels et l’assourdissant tapage, le bébé noir continue à dormir comme si on lui lisait la prose de Mme Delarue-Mardrus. Et voilà comment, à l’occasion, le tamtam peut se transformer en berceuse.

D’autres amateurs s’élancent, gambillent, se trémoussent, virevoltent, se font vis-à-vis en poussant des cris de sirène de navire. Il y a des riches, des pauvres, des jeunes, des vieux, des enfants, des grand’mères, des chiens, des poules. Car le tamtam est un plaisir de toutes les conditions, de tous les âges, de toutes les espèces. Le tamtam, c’est le bastringue pour tous, le gigotage intégral. Souvent, un appel s’élève dans l’assemblée : « Baba ! Baba ! » Baba est un danseur fameux, un farceur qui fait rire tout le monde avec ses mines impayables. Il s’exécute et on se tord. Dans cet assaut de légèreté et de drôlerie, les personnes d’âge mûr brillent tout spécialement et jouissent en général d’une autorité considérable. D’où cette opposition que nous croyons devoir mettre en lumière :

En Europe, les bals font le succès des jeunes. En Afrique, ils sont le triomphe des vieux.

Cela se remarque surtout dans les colonies du sud, au Dahomey et à la Côte d’Ivoire. Là, les pas du tamtam sont difficiles et exécutés suivant un rite traditionnel des plus vigoureux. On ne bondit pas à jambes folles, on ne se lance pas dans un tourbillon éperdu comme au Soudan et en Guinée. La danse en faveur est une sorte de marche rythmique, les genoux joints, les pieds ne quittant pas le sol et avançant par lentes secousses, les bras et les doigts contournés en lents mouvements que règle la mesure. Digne et fortement gourmée dans son rôle de monitrice, une douairière dont la pauvre chair nue évoque le radis noir desséché donne l’exemple des vrais principes et perpétue les gestes classiques. A voir ses genoux soudés l’un à l’autre, ses pieds étiques rivés au sol, on modifie à part soi un vers célèbre, en se disant :

Même quand elle danse, on dirait qu’elle marche.

Mais on ne fait pas que danser au tamtam. On y grignote des kolas, on y suce d’inquiétantes pâtisseries, on s’y régale de nauséabondes préparations culinaires, dont l’une surtout, le noir et abominable soumbala, donnerait des crises de dégoût à un égoutier. Le tout est arrosé de dolo (bière indigène), de sirop, de limonade, et, dans le sud, d’affreux gin de traite. Les bavardages et les potins vont leur train. C’est là que les tombeurs de femmes font leurs conquêtes, que les rendez-vous se donnent, que les boys complotent contre les patrons, que les dames sans conduite s’entendent avec les intermédiaires. Il y a des sociétés de tamtam qui donnent des réunions à date régulière, comme il existe à Paris des groupes mondains sous l’invocation de Terpsichore. Les différents tamtams d’une même ville possèdent chacun leur clientèle spéciale. Il y a celui des gens chics et celui des purotins. Une dame noire mariée à un Européen vous déclare avec une impertinente fierté :

— Tu sais, moussié, moi y a faire seulement tamtam avec autres femmes de toubabs. Tamtam y a pas bon avec sales nègres.

Il existe aussi de petits tamtams de jeunes filles, des « sauteries » comme on dirait chez nous. Et le mot est infiniment plus juste en Afrique, si l’on songe à quelle fantastique hauteur atteignent les jarrets des danseuses. Par les belles nuits de lune à l’azur lumineux et calme, le voyageur qui, dans son chaland rustique, descend lentement le cours du Niger entend souvent au loin un bruit de tambourins et de voix chantantes. Peu à peu, les sons se rapprochent. Ils viennent d’un village de pêcheurs bosos, au bord du grand fleuve. Un rassemblement nombreux se perçoit dans l’ombre auprès de la berge. Il entoure et accompagne de ses chants et de ses battements de mains le tamtam des filles du village. Danses de négresses dans la nuit ! Toutes, elles ont arboré la tenue de soirée. En quoi elle consiste ? Frémissez, mères, grand’mères, chaperons et gouvernantes : elle est tout uniquement constituée par une mince bande de toile qu’on nomme limpé. Non, mais voyez-vous la fifille à sa mémère faisant ainsi son entrée dans le monde ! Quelle horreur, monsieur !