Horreur, peut-être, madame, mais horreur sagement économique et qui vous éviterait, j’en suis sûr, bien des scènes, des pleurs et des grincements de dents chez la couturière. J’admire profondément ces demoiselles bosos d’avoir si simplement résolu le difficile problème de la toilette de bal pour les débutantes. Sans compter, comme on dit, que le noir est toujours habillé. Ah ! les parents de ces vierges sages sont d’heureux parents. Et si tranquilles ! J’admire encore ces lestes nymphes du Niger pour l’entrain et le feu de leur danse. Peste ! quels bonds, quels tournoiements, quelles magnifiques cambrures de gorges idéales vers le ciel tout sablé d’or par les étoiles, quels tortillements prometteurs de croupes opulentes ! Chacune exécute à son tour un pas vertigineux qui se termine par une petite comédie d’épuisement : la danseuse se laisse tomber tout de son haut, comme au théâtre, dans les bras de ses compagnes. Savoir tomber avec grâce, quel art utile pour une femme ! On n’insultera jamais une femme qui tombe avec grâce. Méditez cela, mes sœurs de France. Ah ! ces petites noires, que de nuits blanches on passerait à leur demander des leçons.

Il est vrai que parfois elles vont un peu loin, mais leurs intentions demeurent toujours pures. On trouve parmi les féticheuses du Dahomey de jeunes vestales, foncées et ardentes comme du bitume en ébullition, qui entretiennent, à défaut de feu sacré, une agréable excitation chez les témoins de leurs ébats chorégraphiques. Mais on aurait tort d’incriminer leur moralité, car il s’agit ici de cérémonies purement religieuses, n’ayant d’autre but que d’exalter cette fonction de reproduction qui, pour les Noirs comme pour feu M. Piot, revêt un caractère sacré et domine toutes choses. Les mignonnes féticheuses de Porto-Novo et d’Abomey sont tenues de célébrer un culte scabreux renouvelé de plusieurs peuples de l’antiquité et dont l’emblème parlant est l’image démesurément grossie de ce que les bonnes dames de province désignent de cet euphémisme pudibond : « le loup ». Ces suaves prêtresses ont toutes vu le loup, et un loup énorme encore, et elles résolvent cet abracadabrant problème de garder quand même intacte leur virginité. Il est vrai que ledit loup demeure immobile et imposant sur un autel ; c’est bien moins dangereux qu’à l’hôtel.

Dans les tamtams rituels, les féticheuses se livrent à une danse couplée qui n’est pas sans rappeler la mattchiche et le tango et qui leur a laborieusement été inculquée dans le temple. Malgré son goût du positivisme, je crois que notre Université ne pourrait l’introduire dans le programme des lycées de jeunes filles sans avoir à redouter pour les élèves un surmenage spécial.

J’ai vu à Ouidah un de ces croustillants tamtams. Ouidah tire sa principale célébrité de son temple des serpents, mais c’est tout juste si le féticheur préposé à leur service put me montrer un seul de ces reptiles, en m’insinuant que les autres étaient à se promener en ville et qu’ils ne rentraient que pour dîner. Ne croyez pas un mot de cette explication. Personne n’a jamais vu ces serpents Benoîton, et si je ne craignais de passer pour un vil imitateur du grand poète de nos poulaillers nationaux, l’immense Rostand, je dirais que ce sont des serpents à sornettes. Un vieux Noir obèse avait été témoin de ma déconvenue, un notable, à en juger par son panama, son complet à l’européenne, sa chaîne, ses breloques et souliers vernis. C’est, en effet, l’un des plus gros personnages d’Ouidah. Il s’appelle Tovalo Quenum, et il a gagné énormément d’argent lors de la conquête française, à fournir de porteurs et de vivres le corps expéditionnaire du général Dodds. Cet Ouvrard nègre s’approcha de moi et me dit tout cru :

— Moussié, les serpents, c’est tout des blagues. Mais si tu veux venir avec moi, moi te ferai voir joli tamtam cochon.

Il éclata d’un gros rire qui ouvrit toute grande, noire et dévastée, une bouche où une seule canine demeurait, comme en manière de protestation. L’offre était aimable, et puis il faut toujours s’instruire en voyage. Je suivis Tovalo Quenum, très amusé de trouver dans ce cerveau d’homme d’affaires dahoméen les fantaisies graveleuses d’un traitant d’ancien régime. Il envoya quérir Agbahounzo, nom qui veut dire « véranda en fleurs » et qui désigne un des gros bonnets du sacerdoce à Ouidah. Mis au courant par Tovalo Quenum, le vénérable Agbahounzo fit un signe d’assentiment, puis tous deux éclatèrent d’un rire énorme qui me rappela celui des augures.

Bientôt, les petites féticheuses arrivèrent, deux à deux et silencieuses comme des pensionnaires. Elles avaient arboré la grande tenue du tamtam : bandeau d’argent autour de leurs cheveux crépus coupés court, portant en son milieu une plume crânement piquée vers le ciel ; amples guirlandes de colliers en verroterie, en perles blanches, en coquillages, brinqueballant sur les seins d’ébène relevés et fiers comme le front d’un conquérant ; pagne bariolé de rayures aux couleurs vives, drapant sur des hanches au svelte dessin d’amphore ; cascades de bracelets de métal tintinnabulant aux bras et aux jambes. Agbahounzo fit un signe, et la danse commença. Quelle danse !

Au son de deux tambourins sur lesquels des féticheuses s’escrimaient à tour de bras, les Éliacines couleur de poix se prirent deux à deux et commencèrent à se balancer, en faisant chacune à son vis-à-vis des yeux énamourés de chatte au printemps. Puis, d’un mouvement onduleux et lent, elles tournèrent en cadence, en se caressant longuement leur torse gracile et ferme avec une symbolique réciprocité. Elles exagérèrent même un peu ce sport, et il était visible à cette pantomime que l’une des deux figurait un homme tandis que l’autre conservait le rôle de son sexe. C’était une savante démonstration de cet art des préparations dont j’ai déjà déploré l’absence en pays noir et dont je venais, ce jour-là, de découvrir enfin, par la grâce de Tovalo Quenum, un nécessaire conservatoire.

Quand fut close cette phase amoureuse qu’on me permettra d’appeler les préliminaires de l’ouverture, chaque couple fit semblant de s’enlacer avec tendresse. Les regards se fondirent languissamment ; les bouches s’unirent ; les bustes se collèrent l’un à l’autre, et ces inquiétantes ingénues reproduisirent à merveille tous les degrés d’un processus aussi vieux que le monde pour finir par le parfait simulacre d’une fusion dont elles ne se confusionnèrent nullement. C’était l’ange de Victor Hugo rendu avec le réalisme de Chamfort… Et après, quels airs de lassitude, quels regards noyés, quels soupirs ! Oh ! les stupéfiantes petites comédiennes !

Un qui était content, c’était Tovalo Quenum. Riait-il, mon Dieu ! Je vois encore le four noir de sa bouche arrondie en passeboule avec, au milieu, sa dent unique, semblable à une pierre solitaire au milieu d’un édifice détruit. Je le remerciai du divertissement pimenté qu’il avait fait venir pour moi avec la polissonne courtoisie d’un fermier général. Puis, la psychologie réclamant ses droits, j’allai méditer à l’ombre d’un fromager séculaire sur ce que je venais de voir.