Le spectacle avait-il été obscène, comme d’aucuns le pourraient penser ? Non, certes, car ce qui fait l’obscénité, c’est le désir, ou tout au moins la conscience d’être obscène. Or, rien de pareil dans la danse si énergiquement expressive des petites féticheuses. Elles n’y mettaient aucune intention de luxure. Elles accomplissaient un rite, elles célébraient un office de leur culte, et voilà tout. Et ce culte était celui de la génération des êtres, de la vie qui se transmet d’âge en âge et qui donne au monde sa durée, son avenir, son évolution vers des fins meilleures. Il se dansa, à coup sûr, des ballets du genre de ceux d’Ouidah à ces mystères d’Éleusis qui incarnaient l’âme de la Grèce antique. Prêtresses d’une religion de fécondité, les petites dahoméennes naïves ne voient assurément aucune inconvenance à mimer dans tous ses détails l’aimable dialogue créateur. N’est-ce pas notre pudibonderie qui a tort de se scandaliser devant leurs libres jeux ? Question de milieu, à tous points de vue. Mais il me semble que les esprits perspicaces doivent se ranger en chœur à l’aphorisme suivant :

De même que le nu est chaste, le geste de l’amour n’est pas obscène en soi-même. Ce sont la civilisation et nos vices de civilisés qui l’ont rendu tel, en en faisant une chose défendue et honteuse.

Je sais bien que tout le monde n’est pas de mon avis, et ce fut notamment le cas des pères missionnaires qui évangélisèrent la côte du Dahomey au XVIIIe siècle. Témoins effarés des représentations gratuites données par les féticheuses, les bons religieux se dirent : « Il faut chasser loin de ces pauvres gens ces inspirations monstrueuses de l’esprit de fornication. Apprenons-leur à la place quelque gracieux ballet d’Europe. » Et ces maîtres à danser inattendus introduisirent chez les Nagots le tamtam brésilien.

Ce tamtam brésilien que j’ai vu danser, une nuit, à Porto-Novo, est la chose la plus étrange, la plus cocasse, la plus saugrenue du monde. C’est une fête galante, pour le coup, une véritable fête galante d’invention portugaise, avec ses travestissements rococo, ses romances sentimentales, ses entrées de masques et de grotesques. Il n’y manque que Léandre et Colombine, et ils sont remplacés par des nègres et des négresses. L’ahurissant spectacle de voir des anciens sujets de feu Béhanzin grimacer dans les costumes fidèlement copiés sur ceux du carnaval de Venise en son époque glorieuse, de suivre les péripéties d’une corrida mimée par des toréadors du plus beau noir, de regarder défiler et d’entendre roucouler sur le mode suraigu de jeunes personnes aux traits plus difficiles à pénétrer sous leur béret Watteau que la nuit dans laquelle ils se fondent, malgré les lanternes de papier peint qu’elles brandissent en furioso au bout de longues perches ! Quel contraste bouffon de ces rôles précieux à ces gestes brutaux de sauvagesses, de ces copieuses hanches au tangage énergique, à ces robes à ramages évocatrices d’un Lancret qui doivent si fort s’étonner de les contenir ! Ah ! ces marquises dont les mouches tiennent toute la figure ! Dans la nuit chaude, on dirait que l’obscur feuillage des palmiers et des fromagers prend de confuses silhouettes de bosquets taillés à la française.

Et je me demande, médusé, si un flot d’encre ne s’est pas répandu sur une gravure de l’Embarquement pour Cythère, si quelque malin génie n’as pas passé au caviar les rimes poudrées de Verlaine, ou si, dans une catastrophe imprévue de ma bibliothèque, les pages de mon Robinson Crusoë ne se sont pas mêlées à celles de Manon Lescaut.

CHAPITRE X
De la jalousie.
Côté des Blancs.

On dit souvent d’une jalousie poussée à l’extrême qu’elle est une jalousie noire. Encore une locution à changer ! Le Noir ignore en effet complètement la jalousie au sens où nous l’entendons, c’est-à-dire le tourment causé par la crainte ou la certitude d’être trahi par l’être aimé. Je vois d’ici se froncer les sourcils de nombreux lecteurs. « Pas jaloux, les nègres ! me crieraient ces gens de bonne foi si je pouvais les entendre, mais les hommes très bruns le sont toujours. Vous oubliez cent histoires probantes. Et Othello ? Que faites-vous d’Othello ? » Pardon, monsieur, Othello était un Maure, un de ces hommes très bruns auxquels vous voulez, de si choquante façon, assimiler les nègres. Quant aux histoires qui me démentent, elles viennent d’observateurs superficiels, qui ont attribué à la jalousie des faits provoqués par de tout autres sentiments.

Peut-être aussi va-t-on m’opposer cette ardeur brûlante du climat tropical qui décuple tous les sentiments violents. Ici, je m’inclinerai et je répondrai :

Si le climat d’Afrique est sans influence sur la jalousie des Noirs, il porte au paroxysme celle des Blancs.

Et conformément aux bonnes règles de préséance des races, avant d’étudier le cas des nègres, j’inclinerai ma loupe de psychologue sur l’âme de nos coloniaux.