Est-ce la rareté des femmes blanches qui les rend plus précieuses à qui a la chance d’en avoir une à soi ? Est-ce la convoitise générale provoquée par elles qui incite maris et amants à une surveillance plus étroite ? Toujours est-il que la peur de l’être pousse au cœur des Blancs en pays noir avec la rapidité des herbes dans la brousse. Tel que vous avez connu à Paris mari confiant et plein de libéralisme indulgent vous apparaît sur les bords du Niger ou du Tinkisso sous les espèces rébarbatives d’un Bartholo. On cite un fonctionnaire qui fait aimablement visiter aux gens de passage sa maison, son jardin, son potager, sa basse-cour, mais oublie régulièrement de leur présenter sa femme. Un autre fait garnir d’impénétrables volets toujours en place la véranda de la petite maison où il a logé sa maîtresse amenée de France. Un troisième dissimule chez lui, durant son séjour, une femme qui ne sort jamais et que personne ne connaît. C’est à se demander s’il n’y aura pas bientôt des désenchantées d’Occident, mais comme Pierre Loti n’est plus, il ne pourra se faire leur champion.

Ajoutez que nulle part la scène de jalousie ne fleurit avec autant d’éclat qu’en Afrique occidentale. Les échos s’en répandent rapidement à travers le poste ou la ville, car les murs coloniaux ont encore plus d’oreilles que les autres. Ça distrait la société du lieu. Et, mon Dieu, ça distrait aussi ceux qui se font la scène. C’est si difficile, là-bas, pour un ménage, de se trouver des occupations !

D’où vient, sur la terre du péril noir, cette frayeur inattendue du péril jaune ? Du soleil, d’un peu d’ennui, et surtout de la lassitude, de l’obsession même d’une vie à deux qui n’est pas interrompue et tempérée comme en Europe par les sorties, l’existence du dehors, les obligations mondaines et professionnelles. Il faut joindre à cela les exigences d’un individualisme outrancier. Sous les tropiques, le moi amoureux s’hypertrophie aussi facilement que le moi administratif ou militaire. S’imprégnant inconsciemment de la mentalité ambiante, ne rencontrant pas d’obstacles à l’affirmation de son omnipotence, libéré des contrepoids de la vie française, le mari ou l’amant colonial tranche à son aise du seigneur et maître. Ah ! le féminisme a peu de chances de réussir sous le soleil africain. Les femmes, d’ailleurs, ne font rien pour ça, car elles y ont élevé l’art d’embêter les maris à la hauteur de nos meilleures institutions rénovatrices.

Mais le plus étrange c’est que cette jalousie féroce à l’égard de la Blanche se manifeste dans les amours les plus faciles, les plus vulgaires, les plus vénales. Le colonial refuse de se montrer partageux, même en face de celle qui est le partage même : la vaillante dispensatrice de caresses salariées qui a traversé l’Océan pour se créer dans quelque coin à peu près habitable un petit syndicat d’adorateurs « tous bien gentils ». Une bonne entente serait la sagesse en même temps que l’économie. Mais non, à une époque où rien se fait que par l’association, notre amoureux au casque immaculé entend demeurer seul !

Supposez, par exemple, que Mme Camélia, de Bordeaux, vienne de débarquer à Dakar et se soit installée modestement dans une chambre aux murs crépis de blanc, du haut en bas, tout juste égayés par un vide-poche-chromo offert par les Galeries Sénégalaises et par le dernier portrait de son amant, écarteur aux courses landaises du Bouscat. A l’heure propice de la sieste, notre bouillant colonial vient furtivement faire à la nouvelle venue une première visite, visite de corps, au sens exact du mot.

Très satisfait de la conversation de Mme Camélia et des attentions qu’elle a eues pour lui, il revient le lendemain, mais montre un furieux dépit en apprenant qu’il y a déjà quelqu’un de son sexe en train de faire la causette à son tour. Le troisième jour, en recevant le même accueil négatif, il se fâche tout rouge, entre de force et interpelle violemment le causeur. Celui-ci prend d’autant plus mal la chose qu’il est en tenue pour causer avec les dames, mais non avec les hommes. Le quatrième jour, nouvelle rencontre, mais cette fois notre entêté colonial va jusqu’à mettre le gêneur à la porte. Puis, par une conséquence toute naturelle, il offre à la complaisante Bordelaise son cœur, sa bourse et sa protection. A elle ses appointements, ses bénéfices, ses économies !

Donnez-lui seulement six mois, et il sera sérieusement question de mariage. Et voilà comment il se fait que Mme X…, femme d’un distingué fonctionnaire, lance de temps en temps le « Penses-tu, bébé ! » si usité dans certains salons moins distingués et qu’au dire d’une servante renvoyée, Mme Y…, épouse incontestée d’un négociant, porte, tatouée en exergue autour de son ventre satiné, cette inscription évocatrice de notre plus galante troupe d’Algérie : Au rendez-vous des Joyeux.

Oh ! l’insolente et indémontable prétention des coloniaux à aimer seuls des femmes que leur destinée a invinciblement vouées à la pluralité, à l’universalité des amants ! Au cours d’une traversée, j’entendis, un soir, dialoguer sur le pont du paquebot un administrateur du Soudan déjà mûr et un tout jeune adjoint des affaires indigènes nommé de la veille et qui se rendait, pour la première fois, en Afrique occidentale.

— Surtout, disait paternellement l’ancien, si vous êtes désigné pour quelque ville de la côte où il y a des Blanches qui font la noce, gardez-vous bien de prendre celles qui vont déjà avec vos camarades. Vous auriez des histoires épouvantables, des duels…

— Mais, répondait avec sens le néophyte, il ne peut exister d’histoires à propos de professionnelles qui font tranquillement leurs affaires avec le premier venu. Au Quartier Latin, à Montmartre, nous prenions souvent les mêmes femmes entre amis, et ça n’avait aucune importance. On se donnait même des tuyaux sur leurs talents. On se disait : « C’est étonnant comme Marcelle cause bien » ou « Yvonne a vraiment trop mauvaise langue ».