Il savoura quelques instants la jouissance que lui procuraient mes yeux arrondis et mes lèvres en hiatus, puis il entra dans la voie des explications.
— Par prospection des femmes, dit-il, j’entends leur étude méthodique, leur observation patiente, leur analyse sagace. Tel que vous me voyez, mon cher camarade, je suis né avec une vocation : celle de la psychologie féminine et des expériences de cœur. J’aurais pu être Claude Larcher ou Priola. Il m’eût admirablement convenu de disséquer des âmes de maîtresses du meilleur monde, comme ce Paul Bourget dont mon nom semble un diminutif sans prétention. Mais une telle carrière n’est pas à la portée de n’importe qui. Ma famille, mon cher camarade, était pauvre, et, pour ma part, je n’ai jamais pu voir dans l’argent qu’une chose qu’on dépense et non qu’on gagne. Or, l’amour est le plus coûteux de tous les sports. S’il prend tout le temps d’un homme, il est indispensable que celui-ci ait des rentes. Supposez don Juan venant au monde sans fortune : nous n’aurions certainement pas eu les « mille et trois ». D’un côté, je suis sincère. Je n’aurais pour rien au monde étalé dans un livre des cœurs de Parisiennes élégantes sans les avoir tenus pantelants sous mon scalpel. Rien ne me répugne davantage que le procédé de M. Pierre Wolf qui confère à ses ingénues bourgeoises, faute de documents, des sentiments de filles de brasserie. Alors, puisque je n’étais pas reçu chez les duchesses et que je ne pouvais m’offrir le luxe d’une carrière sentimentale à Paris, comment faire ?
— Oui, répétai-je, comment faire ?
— Me transplanter tout bonnement et plonger mes racines en pleine nature, loin de la vie raffinée et coûteuse. Des terres neuves venaient de s’ouvrir en Afrique occidentale. On pouvait y vivre pour presque rien d’une saine existence primitive. Ce terrain n’en valait-il pas un autre pour mes expériences ? L’amour chez nous est devenu une denrée rare et quintessenciée, qui se distribue de façon avare : chez les Noirs, il coule à pleins bords pour tous. C’était donc là qu’il me fallait aller. Je suis parti, et voilà deux ans que je poursuis ma prospection, à la façon d’un nomade. Je vis comme les peuples pasteurs. N’est-ce pas un excellent moyen de faire renaître sans cesse l’heure du berger ? J’ai parcouru ainsi le Sénégal, le Soudan, le Dahomey, la Côte d’Ivoire et bien d’autres pays encore.
— Cette manière toute spéciale de voyager ne vous fatigue pas ?
— Au contraire. Les arrêts fréquents et toujours agréables me font trouver plus court le chemin.
— Mais n’est-ce point monotone à la longue, ces expériences ?
— Pas pour un observateur, ni pour un véritable chercheur de nouveauté. Sous une apparence plus simple, plus naïve et plus crue, c’est bien la même chose qu’en Europe, allez. J’ai là un manuscrit où j’ai consigné un certain nombre de principes généraux, d’axiomes, d’anecdotes typiques, de souvenirs personnels ou rapportés par d’autres, de faits cliniques, comme dit doctement M. Paul Bourget. Seulement, moi, ma clinique est gaie, et ce ne sont pas précisément des malades qu’il y a dans les lits. Eh bien, la conclusion de mes travaux est celle-ci : ce que nous trouvons d’étrange ou d’abracadabrant dans l’amour africain n’est que l’embryon, admirablement instructif et explicatif, de ce qui se passe chez nous. Sous tant de conceptions barbares et effarantes, ce sont nos sentiments et nos idées que nous retrouvons à l’état brut. C’est comme un schéma d’humanité.
— Pouvez-vous me donner connaissance de ce manuscrit ?
L’étrange prospecteur fit la moue.