Il y avait à Saint-Louis, sous un hangar du palais du Gouvernement, un lion qui s’appelait Ouaraba, comme tous les lions de la vallée du Niger. Pris tout petit et grandi parmi les hommes, il ne montrait aucune méchanceté, se laissait caresser par le premier venu et jouissait dans le monde des fonctionnaires de la meilleure réputation. Sa douceur et son bon caractère avaient fait juger inutile de l’enclore, et il était simplement retenu par une longue chaîne qui lui laissait toute la liberté de ses mouvements. Quiconque venait au Gouvernement ne manquait jamais d’aller faire une visite à Ouaraba.
Les dames s’extasiaient sur sa bonne grâce, son air bonasse, et les plus courageuses s’enhardissaient jusqu’à lui gratter la tête. Certains hommes intrépides allaient même jusqu’à jouer avec lui, bien sûrs de ne courir aucun danger.
De ce nombre était un magistrat qu’on nous permettra de désigner sous le nom purement symbolique de Latoge. Son intégrité était inattaquable, mais la Justice lui paraissant une personne bien sévère, il en taquinait volontiers de plus jeunes et de plus gaies. Or, par un après-midi d’énervante chaleur, Latoge se rendait au Palais de justice, quand il vit se balancer devant lui une taille souple et une croupe onduleuse, moulées de fort excitante façon dans une robe de mousseline blanche. Le tout appartenait à une Blanche des plus capiteuse, que Latoge ne connaissait pas et qu’il diagnostiqua tout à la fois de condition moyenne et de beauté supérieure.
La voyant entrer dans une maison du boulevard Dodds, il s’engagea hardiment à sa suite dans le corridor et saisit, sans plus attendre, sa taille ronde, en promenant ses mains fureteuses au-dessus, mais surtout au-dessous, avec un sans-gêne explorateur qui n’est assurément plus de mise dans des régions déjà ouvertes à la civilisation. La jeune femme se révolte, se débat, pousse des cris de paon. Une lutte acharnée s’engage dans laquelle Latoge a une manche de son veston de toile blanche complètement déchirée et le bras qui se trouve dessous profondément labouré par les ongles de l’adorable furie.
Mais le pis, c’est que du premier étage un sergent d’infanterie coloniale s’élance quatre à quatre et envoie en plein dans le visage du galant magistrat un magnifique coup de poing direct, qui eût mérité les honneurs d’un championnat. C’est l’époux légitime de la belle récalcitrante ! Latoge se sent ensuite secoué comme un prunier, puis jeté sans douceur contre la muraille. Heureusement, le terrible couple s’évapore. L’infortuné coureur d’aventures se retrouve tout seul, la manche pendante, le bras zébré de marques rouges et tout sanguinolent, le visage engourdi et constellé d’ecchymoses multicolores. Impossible de paraître au Palais de justice dans un état pareil !
Que faire ? Rentrer au plus vite chez lui. Mais que dire à sa femme ? En route, tandis que les Noirs regardent passer d’un air effaré, si pitoyable d’aspect, si déplorable de tenue, ce Blanc qu’ils connaissent et respectent, Latoge se creuse la tête sans rien trouver.
Enfin, au moment où il va franchir le seuil de sa demeure, un sourire parcourt son visage tuméfié et bouffi : Euréka !
— Mon Dieu ! s’écrie à sa vue son épouse épouvantée, que t’est-il donc arrivé, Auguste ?
— Ne m’en parle pas, ma bonne amie. En sortant du Gouvernement, j’ai voulu m’amuser un peu avec le lion, comme d’habitude. Et c’est lui qui m’a arrangé comme ça. Regarde un peu ses griffes !
— Malheureux ! Et dire que tu pouvais y rester ! Je savais bien, moi, que cet animal était dangereux. Oh ! mais il ne va plus rester longtemps ici !