De ce jour, la femme du magistrat entreprit une véritable campagne contre le malheureux et innocent Ouaraba, « cette sale bête qui avait failli tuer Auguste ». A force de geindre auprès du gouverneur, elle finit par obtenir gain de cause. Il fut entendu que le lion devenu subitement féroce serait embarqué sur le prochain paquebot à destination de la France. Vous avez pu le voir, par la suite, au jardin des Plantes, solitaire en sa cage, regardant les visiteurs d’un regard triste et doux, comme un poète incompris. Ainsi que tant d’autres ici-bas, c’est une victime de l’amour et des femmes.
La colère du sergent que nous venons de voir à l’œuvre était parfaitement justifiée. Mais les jalousies les plus fantaisistes en font éclater à chaque heure d’infiniment moins légitimes. L’accès éclate à propos de la cour la plus discrète, du flirt le plus anodin, de la fréquentation la moins équivoque. Une jeune femme aimable, une jeune fille un peu coquette suffit à semer le trouble parmi des hommes qui vivaient auparavant en bonne intelligence, à réveiller de vieilles rancunes, à ressusciter des querelles de corps. Et si l’on se croit quelque chance de réussir, même dans l’aventure la moins reluisante, de quel œil inquiet, méfiant, hostile presque, ne surveille-t-on pas les camarades !
Un jour, dans un coin désert de Mauritanie, je sirotais un petit verre, en compagnie d’un jeune sous-lieutenant, dans la boutique d’un mercanti. Tout en nous servant, d’un ton traînard d’authentique native des boulevards extérieurs, Mme Cougoul, la femme du mercanti, nous racontait sa dernière alerte. Les Maures avaient attaqué une nuit sa cabane en planches, et pendant que son mari était parti quérir à toutes jambes la compagnie de tirailleurs, elle avait dû se réfugier toute nue dans sa cage à lapins. Délivrée, on l’avait menée au poste fortifié en compagnie de son mari, et un officier avait mis sa chambre à la disposition du couple. Alors l’émotion, la joie de se voir réunis après le danger, sans doute aussi une subite poussée de crânerie et de fantaisie faubouriennes, avaient immédiatement conduit M. et Mme Cougoul à se donner une mutuelle preuve de leur tendresse. « Qué qu’vous voulez, on était content de s’voir encore du monde. »
Les vêtements de Mme Cougoul manquaient assurément d’ordre et de propreté. Ses cheveux blondasses n’avaient avec le peigne que des rapprochements d’une extrême rareté. Son visage était chiffonné comme chiffon ne l’a jamais été et au point de ne plus offrir la moindre ligne régulière. Mais elle n’avait que vingt-trois ans, et pendant qu’elle nous débitait son histoire croustillante, ses yeux brillaient comme une flamme de soleil sur ces fortifs dont elle éveillait le souvenir. Je vis que mon camarade, le sous-lieutenant, se laissait gagner par l’attrait frelaté du vice crapuleux qui se dégageait de Mme Cougoul. En sortant, je lui dis :
— Savez-vous, mon cher, que Mme Cougoul a l’air de vous trouver très à son goût. Après tout, elle n’est pas si mal que ça.
Il me répondit par le cri du cœur de l’homme qui voudrait bien voir céder son amour-propre devant l’autre amour, le pas propre.
— Enfin, n’est-ce pas ?
— Je crois que vous avez de grandes chances, continuai-je.
— Vous parlez sérieusement ?
— Très sérieusement.