Un sourire d’espoir illumina son visage ; et il m’implora par ce nouveau cri du cœur :

— Alors, je vous en supplie, ne le dites pas aux camarades.

Le Blanc montre-t-il la même jalousie à l’égard de la femme de couleur ? C’est infiniment plus rare. Sans doute, on voit des gens à l’humeur inquiète et persécutrice surveiller étroitement leur mousso et cacher comme un bijou de prix leur diamant noir. Le plus grand nombre laisse à la femme indigène une liberté dont elle mésusera souvent. Faiblesse ? Indifférence, tout simplement. La dame noire est si peu capable d’éveiller l’amour, qu’elle éveille d’autant moins sa résultante directe : la jalousie. « On n’est jaloux que de ce qu’on aime », déclarent les petites ouvrières parisiennes avec des yeux de chatte énamourée. Comment pourrait-on éprouver une jalousie sérieuse à l’égard d’une créature purement physique avec qui l’amour, au sens sentimental du mot, ne saurait être de saison ?

Quant au point de vue charnel, il n’est pas en jeu davantage, et pour cause, la Noire étant presque toujours impuissante à inspirer chez son seigneur et maître européen ce que nous appellerons l’éloquence de la chair. Le jaloux voit sans cesse passer sous ses yeux l’image affolante de la possession par autrui de celle qu’il aime. Je crois que la même vision, appliquée à leur mousso ou à leur diguen, n’arrachera guère de coloniaux à leur chaise longue. Depuis longtemps, ils se sont faits à cette idée, sans en frémir le moins du monde. D’ailleurs, à quoi bon se donner tant de tintouin ? Il y a au moins neuf chances sur dix pour que votre femme noire vous trompe, et il est à peu près impossible de la surveiller. Allez-vous donc la suivre, quand elle vous dit : « Moi y en aller village. » Allez-vous faire espionner vos boys, quand vous n’êtes pas chez vous ? Vous aurez encore bien des chances d’avoir des collaborateurs discrets, car pour tromper, dans ces pays de mœurs primitives, c’est encore bien moins compliqué qu’en France. Tous les coloniaux le savent et s’y résignent sans douleur. En somme, nous pouvons formuler la règle générale suivante :

Les Blancs ne souffrent pas moralement des infidélités de la dame noire. Ils prennent seulement leurs précautions pour n’en pas souffrir physiquement.

Et voilà justement l’originalité du point de vue. En France et dans presque tous les pays, on prend contre l’adultère des précautions avant. Ici, ce sont des précautions après. Elles puisent leur inspiration dans la plus opportune et la plus judicieuse prophylaxie et tiennent au peu de soins que prennent de leur santé ces Bambaras ou ces Nagos, parmi lesquels vous comptez très probablement quelques-uns de ces collaborateurs ignorés dont je parlais tout à l’heure. Toutes les jeunes filles en France passent des examens. Est-ce donc si affreux d’en faire subir un de temps en temps à votre compagne au corps d’ébène ? Et il n’y a rien de tyrannique, il me semble, à infliger à votre boy (le plus probable collaborateur) un petit conseil de révision tout intime, quand toute la jeunesse de France en affronte, chaque année, un bien autrement intimidant.

La vraie jalousie s’en prend non seulement au présent d’une femme, mais à son avenir. Rien de pareil entre le Blanc et la Noire. Non seulement il ne se sent aucune inimitié contre ceux qui mettront à leur cou, lui parti, le collier de jais des bras de sa mousso, mais souvent il la laisse de lui-même à un camarade, tout comme son boy, son cuisinier et ses meubles. Je ne parle pas de ceux qui revendent cyniquement leur femme après un ou deux ans de vie conjugale. La Fatimata ou l’Adda dont le mari européen est à la veille de rentrer en France se réjouit fort de se voir proposer par lui un parti agréable et rémunérateur. Car, dès son entrée dans son prochain ménage, elle touchera une nouvelle dot. Les dernières siestes se passent à accabler de questions le mari qui va partir sur le mari qui va le remplacer : « Est-ce qu’y a donner beaucoup dimanchis ? Est-ce qu’y a déjà marié avec femme noire ? » Le camarade, de son côté, se permet de menues familiarités avec sa future. Quelquefois même, il va plus loin.

C’est ainsi qu’un habitant de Tombouctou, occupé à ses préparatifs de départ, trouva la belle Sonraï qui avait été sa compagne d’Afrique en conversation agitée, sinon criminelle, avec l’ami qui devait être son successeur. Il apostropha violemment l’infidèle :

— Tu pouvais bien attendre que je sois parti, Aoua.

Mais Aoua le regarda de ses longs yeux humides et doux de gazelle craintive, et c’est du ton le plus candide qu’elle lui répliqua :