La plupart du temps, l’irritation du Noir contre sa perfide moitié viendra de la peur du ridicule. Les cocus font rire, sous les tropiques comme ailleurs. Le soir, dans les campements, devant les grands feux qui illuminent la brousse, les porteurs et les dioulas (marchands ambulants) se content avec de gros rires des histoires de leurs villages dont les maris trompés font généralement les frais. Au cours de ces Décamérons improvisés, on ne se moque pas moins du jaloux, du jaloux qui sera forcément trompé et qui a la folie de sortir de son repos pour recourir à une vaine surveillance et à d’inutiles précautions. Application inconsciente de la si juste maxime de La Rochefoucauld : « On ne devrait point être jaloux quand on a sujet de l’être. »

Les refrains traditionnels de tamtam raillent aussi le pauvre mari inquiet de sentir son front d’ébène se garnir de ramure : « Homme jaloux, fais rentrer ta femme. — Petit homme jaloux, dès que tu entends le tamtam, tu cours pour voir si ta femme n’est pas au tamtam. — Ta femme sera fatiguée quand la nuit viendra et tu la frapperas. »

Mais voilà qui va paraître plus étrange. Il existe des régions et des circonstances de la vie où le cocuage n’entraîne ni ridicule ni éclats de rire, mais devient, au contraire, une preuve d’honorabilité et une source de légitime orgueil. Vous connaissez la délicieuse histoire de Daphnis se faisant initier à l’amour par une femme mariée, à l’expérience sûre, la capiteuse Lycénion. D’après l’usage le plus antique et le plus consacré, il n’en va pas autrement chez les Balantes et dans l’ombre d’autres peuplades. Les jeunes circoncis choisissent eux-mêmes les épouses considérées qui ont pour mission de leur donner la première leçon d’amour.

Le mari est toujours très flatté du choix et l’honneur en rejaillit sur toute la famille. Le souvenir de cette glorieuse distinction y demeure éclatant et impérissable. C’est un peu comme chez nous, quand une femme a été rosière, reine du lavoir, ou premier prix du Conservatoire. On en parle toute sa vie dans la maison. Un chef acquiert-il quelque réputation, aussitôt une famille entière se rappelle avec fierté que c’est Aïssata, une de ses aïeules, qui, jadis, lui ouvrit, la première, les portes du mystérieux temple d’Amour. Et le chœur des enfants et petits-enfants de demander avec une insistance débordante d’admiration à la vieille dame qui se rengorge :

Vous l’avez connu, grand’mère,

Vous l’avez connu ?

Quand une case est restée plusieurs années sans qu’un jeune circoncis y soit venu demander la préliminaire séance de gestes et de maintien dont nous parlons, la maîtresse du logis peut se considérer comme une femme définitivement déchue moralement ou physiquement. Elle éprouve la même désillusion douloureuse que Mme Récamier quand celle-ci ne voyait plus les petits ramoneurs se retourner sur elle dans les rues. Et son mari honteux et confus ne tarde pas à prendre une nouvelle épouse qui lui fasse plus d’honneur.

Pour ma part, je ne trouve pas cela si ridicule. N’y a-t-il pas dans cette coutume naïve de races primitives un peu de la conception sacrée que l’antiquité se faisait de l’amour ? N’est-ce pas un moyen infaillible de le faire apparaître en beauté aux yeux ingénus et ravis des débutants ? Rappelons-nous la vulgarité, la grossièreté sale et décevante de nos premières armes. Voilà pourtant ce qu’évitent aux jeunes hommes de leur tribu ces complaisantes négresses dispensatrices d’une initiation douce, maternelle et pleine de sécurité tant au moral qu’au physique. Il me semble que les mères de famille de chez nous n’en peuvent souhaiter de meilleure pour leurs fils, quand ils auront vingt ans.

Mais le libéralisme du Noir en amour ne se borne pas à cette institution que l’Europe peut lui envier. Signalons quelques pratiques du même ordre. Chez les Sérères, le plus jeune frère peut user à son gré de la femme de son aîné, mais la réciproque n’est pas admise. Voilà qui renverse toutes nos idées sur le droit d’aînesse et qu’on pourrait appeler la revanche des cadets. La raison de cette inégalité dans un partage de famille ? Toujours le désir effréné de reproduction, la volonté de voir se multiplier à l’infini les enfants, source de richesse. On suppose que le cadet jouira encore de ses qualités d’étalon, quand l’aîné aura dû leur dire adieu et, somme toute, il vaut mieux que ça se passe en famille.

Chez les Baniounks de la Casamance, la femme peut se marier simultanément avec plusieurs hommes, tant qu’il n’y a pas de dot versée. Que voilà donc une façon pratique de s’arranger entre gens peu fortunés, et je trouve que ces indigènes donnent une excellente leçon aux coloniaux de race blanche dont j’ai exposé plus haut le farouche exclusivisme amoureux. Ces divers époux vivent, d’ailleurs, dans la plus parfaite harmonie. Mais dès que l’un d’eux a versé une dot ou fait quelques frais, par exemple ceux des funérailles des parents, qui sont des frais de ripaille, il demeure seul propriétaire. La fraternelle indivision cesse. Seul, il peut autoriser sa femme à prendre d’autres hommes qui ne sont plus des époux, mais des amants. Riche, il a droit à une femme restreinte à son usage.