Hélas ! il n’en est que trop souvent de même chez nous. La fidélité se paye comme le reste, elle est parfois avide d’argent, et chacun sait que nombre d’adultères commencent au Bon Marché. Ces Baniounks me semblent de merveilleux positivistes en amour. Ils étendent aux femmes cette nécessité inéluctable qui oblige chez nous les gens de bourse modeste à la promiscuité de l’omnibus, tandis que l’opulence se prélasse seule en taxi-auto. Mais l’important, c’est que, commune ou particulière, chacun ait sa voiture.

Dans les verdoyantes montagnes du Fouta-Djallon, en Guinée, les maris tolèrent presque tous à leurs femmes des sigisbées qui les aident dans leurs travaux, les suivent dans leurs déplacements et, à l’exemple des jeunes patriciens de Venise dont ils sont les inconscients imitateurs, reçoivent souvent la plus douce récompense. Chez les Mossis du Soudan et chez les Samos du Dahomey, le mari qui se sent trop vieux permet souvent à sa femme de vivre séparée de lui en compagnie d’un coadjuteur qu’il lui choisit lui-même avec une sollicitude et une largeur d’esprit qu’on ne saurait trop louer.

Avouons de bonne foi que les Gérontes nègres montrent infiniment plus d’esprit que les nôtres et qu’ils n’ont nul besoin d’aller à l’école des maris. Mais l’époux si admirablement tolérant dont nous parlons ne manquera pas de réclamer comme son bien les enfants que mettra au monde l’épouse qu’il a affranchie de la fidélité conjugale. Les bons vieillards de couleur laissent aux jeunes hommes le soin de planter, mais ils gardent pour leurs petits-neveux les fruits des plantations qu’ils ont mises en fermage.

Il est une jalousie dont on ne trouve pas trace chez les Noirs, c’est celle qu’on peut désigner sous le nom de posthume. J’entends par là le sentiment d’irritation ou de dépit que nous éprouvons à savoir que nous avons eu des prédécesseurs dans le cœur ou dans les faveurs intégrales de celle que nous aimons. C’est cette jalousie qui fait crier au second mari d’une personne manquant évidemment de tact et trop souvent disposée à évoquer indiscrètement le souvenir de son numéro un, défunt ou divorcé : « Ah ! zut ! J’en ai assez de ton Dupont ! » Le nègre n’éprouvera jamais semblable mouvement d’humeur. Au contraire, il adorera parler de ses chefs de file en matière conjugale, surtout si ce sont des Blancs. On peut formuler sur ce cas spécial l’observation suivante :

Bien loin d’éprouver un sentiment de jalousie posthume, le Noir tire une très grande fierté des hommes que sa femme a connus avant lui, quand ce sont des personnalités qu’il estime considérables, et il montre avec orgueil les enfants qu’elle a eus d’eux.

Je sais bien que certains Blancs naïvement gobeurs manifestent parfois une présomption du même ordre. L’amour-propre fait son profit du fait d’autrui, même dans les circonstances les plus délicates. Mais l’enthousiasme du bougnoul dépasse toutes les bornes, en matière de succession amoureuse. Je me souviens du visage épanoui et triomphant que je vis à Moussa Taraoré, caporal de tirailleurs sénégalais, un jour qu’il me disait :

— Toi y a vu mousso à moi. Beau mousso, bissimilaï ! Eh bien, moussié, y en a mousso colonel… (il nomma un chef bien connu de nos guerres africaines). Après colonel, y a marié avec moi, Moussa Taraoré. Toi comprends. Moussa Taraoré même chose que colonel ! Mousso à moi gagner petit gourgui (garçon), petit mulot avec colonel. Moi faire voir à toi. Moi content. Toi content aussi.

Jamais je n’ai vu pareille expression de bonheur et de fierté. Et pendant qu’il me faisait admirer sa femme, « mousso colonel ! », je pensais à ces ahurissantes paroles d’un vieil opéra. Le chœur s’adresse à un mari dont la nouvelle épouse vient de subir le droit de jambage :

Berthe dans sa couche a reçu le grand veneur.

Et, sans doute égaré par la douleur, le pauvre Sganarelle répond :