Dans certaines régions, elle reçoit deux tripotées symboliques autant que soignées, en signe de sujétion, la première de son père, la seconde de son mari. Chez les Ouangarbés du Mossi, un forgeron lui présente aimablement des fers et un fouet sur le seuil de sa case. Ce n’est encore qu’un symbole, moins énergiquement inculqué que l’autre, mais avouez tout de même que ça n’est guère engageant.
Pour nombre de peuplades, les formes du mariage sont plus brutales encore. Elle se réduisent au cérémonial expéditif et imprévu dont se contentait l’âge de pierre et qui tient dans ce seul mot ; le rapt. Bien que fort incivil par essence, l’enlèvement tient lieu d’état civil. Dans certaines régions, il dispense de toutes démarches et constitue à lui seul le fait et la validité du mariage. Dans d’autres, il n’est que l’accomplissement d’un rite ancestral que le signe sensible et traditionnel de l’union qui va se consommer. En un cas comme dans l’autre, la future hurle, se débat, gigote, appelle au secours son père, sa mère, son grand frère, son oncle et toutes ses relations.
Admirons en passant la simple sagesse de ces populations primitives. Par cette coutume séculaire, d’apparence barbare, elles expriment clairement ce que nous savons tous et osons si rarement nous avouer : la fondamentale incompatibilité des sexes, cette incurable hostilité réciproque de l’homme et de la femme qui a donné de tout temps à la vie conjugale l’impertinence d’une gageure et qui faisait dire à Vigny de façon plutôt inquiétante pour l’état de nos mœurs et de notre population :
Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome ;
Et, se jetant, de loin, un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté.
Dans les pays où le rapt est en usage, le Noir se présente à sa future en ennemi et se voit reçu par elle en ennemi. Qui pourrait dire à quel point nous différons de lui ? Et voilà comment c’est des ténèbres d’Afrique que nous vient la lumière.
Voulez-vous assister à l’un de ces enlèvements ?
Nous sommes à Tombouctou, dans une rue incendiée de soleil cru, entre deux rangées de maisons en terre, à lourde porte, de forme marocaine garnie de ferrures et de larges clous. Soudain, contre une de ces portes s’abat furieusement un flot tumultueux de grands gaillards sonraï en boubous de fête, qui brandissent en vociférant des fusils et des matraques. C’est un marié accompagné de ses amis, de ses garçons d’honneur, qui vient chercher sa future. La porte cède sous la ruée des beaux galants. Une troupe exaspérée d’hommes et de femmes sort avec de grands cris de la maison pour en défendre l’accès. Ce sont les parents et les amis de la mariée.