Une terrible mêlée s’engage. On s’assène de formidables coups de bâton. Tirés à bout portant, les coups de fusil assourdissent, ahurissent, brûlent les sourcils et les cils. On fait feu de la rue, des fenêtres, des terrasses. Si le mari ne tape pas comme un forcené sur son futur beau-père, il est sûr de ne pouvoir recueillir de lui, dans l’avenir, la moindre considération.
La bataille, comme toutes les batailles, peut avoir deux issues. Si la troupe du marié a le dessous, les femmes emmènent précipitamment la mariée dans une autre maison, inconnue de lui, qu’il doit savoir découvrir, et l’assaut recommencera. S’il a, au contraire, mis en déroute la famille et les gardiennes du corps de sa future, il appréhende celle-ci sans douceur, l’entraîne à grand renfort de horions et de bourrades et la fait cacher dans un logis dont sa bande et lui sont seuls à avoir connaissance. Là, il se dit qu’il a fait un assez grand pas dans la vie conjugale pour planter illico un décisif jalon. La jeune épouse se prête généralement de fort mauvaise grâce à cette initiation aussi inconfortable que désordonnée. L’impatient mari risquerait fort de s’attaquer en vain à ces nouvelles bagatelles de la porte si son enfin seuls ! n’avait une trentaine de témoins. Le Noir est mutualiste dans l’âme. La troupe des belliqueux garçons d’honneur fait de son mieux pour soutenir son ami de la voix et du geste et veut bien se charger collectivement, dans cette délicate affaire de famille, du rôle de tuteur ad hoc.
Si le triomphe est au bout, la jeune mariée subjuguée, conquise suivant la règle, doit demeurer avec son seigneur et maître. Dans le cas de tentatives impossibles ou infructueuses, elle fait tous ses efforts pour s’évader. Lorsqu’elle réussit, en dépit de son teint de chicorée, à regagner le seuil paternel plus blanche que la blanche hermine, elle obtient le plus grand succès auprès des siens. Un jour de mariage, cela nous semble étrangement paradoxal, n’est-ce pas ? Mais c’est ainsi. La famille considère ce sauvetage de virginité comme un succès obtenu sur la famille à laquelle elle est en train de s’allier.
Singulier amour-propre, vanité bien ahurissante et saugrenue ! Comme je comprends mieux les races plus barbares où le rapt n’est pas simplement un rite symbolique, mais un moyen pratique et franchement canaille d’esquiver le versement d’une dot. Et voilà qui nous prouve encore combien tout change suivant les latitudes. Chez nous, quand un audacieux enlève une jeune fille, c’est pour s’assurer une belle dot ; au cœur de l’Afrique, en revanche, c’est pour qu’il n’en soit plus question.
Au lendemain du mariage, dans tout le continent noir, la famille de la nouvelle épousée procède à une manifestation réaliste. Elle exhibe sans aucune pudeur et promène parmi ses amis et connaissances le pagne que portait la veille celle qui a quitté pour jamais son limpé de jeune fille. Dame ! le nègre ne se paye pas de mots et il sait, comme disait l’honnête Legouvé, que la voix du sang n’est pas une chimère…
CHAPITRE XIV
De la vie en ménage pour l’Européen.
Poète et petit-maître assez curieusement transplanté au Sénégal, le chevalier de Boufflers écrivait en 1786 : « Les femmes nous manquent, car on ne peut pas compter pour des femmes ces figures noires auxquelles on porte ici ce qui ne serait dû qu’aux blanches. »
Tout le monde n’est pas aussi difficile, et la plupart des Européens habitant l’Afrique nouent des unions généralement passagères avec les beautés du cru. L’affaire se conclut sans longueurs ni difficultés. Comme le Noir, le Blanc avide de distractions amoureuses verse une dot qui va de 50 à 200 francs suivant les régions. Quant à l’article 214 du Code civil, lequel dit que le mari est obligé de fournir à sa femme tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie, on se met en règle avec lui en promettant à l’élue de son choix une rente mensuelle de 25 francs, avec laquelle il est entendu qu’elle doit se nourrir, s’habiller et subvenir à toutes les nécessités de l’existence. Avouez au moins, monsieur de Boufflers, que ces dames de Versailles étaient plus coûteuses et qu’il arrivait plus souvent de ruiner leur homme, et même leurs hommes.
Surtout n’espère pas, ô sentimental voyageur, faire un mariage d’inclination. Les préliminaires d’alliance regardent uniquement les parents de la future, et les fiançailles se limitent tout simplement à une question de gros sous. Souvent le toubab à marier se voit faire des offres et proposer des partis. Il existe pour ce genre ténébreux d’affaires des courtiers tout à la fois noirs et marrons qui remplacent nos marieuses de France et qui cherchent comme pas mal d’entre elles l’occasion de toucher une petite commission. Quant à la jeune personne dont la destinée se trouve ainsi sur le tapis, elle attend la clôture des débats avec la plus tranquille indifférence. Si vous lui demandez son avis sur la question et quelle opinion elle a de vous, elle vous répondra invariablement :
— Si toi y en a marier avec moi, moi content. Si toi pas marier, moi content aussi.