Oh ! les premiers aveux !

Enfin, la dot est versée, agrémentée de quelques kolas offerts dans la classique calebasse et qui constituent à eux seuls toute la cérémonie nuptiale. Le toubab peut emmener sa femme dans sa case. Pour être devenue conjugale, sa vie journalière ne sera pas aussi complètement modifiée qu’on pourrait se l’imaginer. D’abord, il n’existe pas au monde de femme plus discrète, dans ses allures, que la dame noire. A défaut de nombreux mérites, elle possède cette qualité inappréciable d’avoir toujours l’air de ne pas être là. Bien loin de vouloir, comme ses sœurs de couleur blanche, qu’on s’occupe d’elle sans cesse, elle demande qu’on la laisse à ses habitudes paisibles, à son oisiveté contemplative du néant et à son silence. Qui croirait possible dans toute la gent féminine un si louable effacement ?

Ensuite, faisant là encore preuve de sagesse, l’épouse superlativement brune entend ne rien changer aux conditions de son existence et n’adopter en aucune façon celles de son seigneur et maître étranger. Elle sent confusément qu’il y a trop de siècles et de lieues de distance entre le couscous et les conserves, entre la natte et le lit, entre le tamtam et le bridge, pour éprouver quelque velléité de les franchir. L’Européen marié à une Noire mange seul ou avec ses camarades, sort seul, et, quelque surprenant que paraisse l’usage, couche seul. Sa moitié, qui n’est pas une moitié, mais une toute petite fraction, ne s’associe à sa vie que de loin, à moins que ce ne soit d’aussi près que possible. Elle comprend que ce dernier cas représente son seul devoir, sa seule raison de vivre avec un mari toubab. C’est tout le travail qu’il demande, lui, et c’est en quoi il se rend bien préférable au mari bougnoul.

Aussi, fidèle à son office de tendresse, ne manque-t-elle jamais de se trouver à son poste, prête à obéir au commandement, toutes les fois que son seigneur et maître peut avoir besoin d’elle. Elle a ses heures de service, qui sont celles du lever, de la sieste et du coucher.

En réalité, la femme noire mariée à un Blanc se conduit beaucoup plus en fonctionnaire ponctuelle et docile qu’en épouse.

On la voit souvent faire montre de dévouement, toujours de complaisance et de bonne volonté. Elle se prête sans enthousiasme mais sans révolte à l’éducation amoureuse que certains jobards présomptueux ou aveugles prétendent leur inculquer. Leur réussite ne sera jamais qu’illusoire, car autant essayer d’apprendre la boxe à un caïman. Beaucoup plus strictement docile que sa sœur européenne aux prescriptions de notre Code, la vaillante fille du soleil suit son époux absolument partout. Elle l’accompagne dans ses tournées à travers la brousse, amazone intrépide mais peu fougueuse qui chevauche à l’amble parmi les porteurs, les boys, les gardes de cercle, les tirailleurs, et sait parfois les remercier de leurs services mieux qu’avec un sourire.

Dans les milieux indigènes, elle jouit d’une autorité dont elle s’empresse d’abuser dès qu’on la laisse faire et d’une considération surtout apparente, car il s’y mêle une note de réprobation. Il n’y a pas de femme dans le pays qui ne soit prête à prendre sa place, mais, toute jalousie mise à part, l’opinion publique sent bien qu’une union comme la sienne n’est pas très orthodoxe. Dans les saluts obséquieux et le plus souvent intéressés qu’elle recueille sur son passage se cache un peu de ce dédain que la femme de l’ouvrier parisien professe à l’égard de sa sœur mariée à un bourgeois. Ces mariages-là, pensent non sans justesse les simples, c’est trop beau pour être tout à fait propre.

Les journées de l’épouse du toubab se passent à sommeiller sur sa natte, à chantonner des mélodies rudimentaires, à jouer une sorte de pair et impair avec des coquillages sur un rond de sparterie, à grignoter des kolas avec des amies en visite, à procéder à des ablutions et des lavages dictés par l’hygiène la plus rigoureuse. Elle fait salam un nombre considérable de fois par jour, ce qui prouve bien que la religion est pour les femmes une source d’occupation inépuisable et autrement calme que les joies électorales qu’elles espèrent de l’avenir. Elle va potiner avec les autres femmes de toubabs, « madame Commandant, madame Docquetor, madame Sabatigui (capitaine), madame Conoba (dont le mari a un gros ventre) ». Elle pousse jusqu’à la case familiale éblouir du luxe de ses derniers boubous ses grandes et ses petites sœurs et ses père et mère, braves gens aussi discrets et aussi réservés qu’elle, car ils ne font que de très rares apparitions à la case du mari, et c’est toujours la mine chargée de déférence.

Je souhaite à tous mes lecteurs des beaux-parents aussi peu gênants. Peut-être est-ce là l’avantage le plus précieux et le plus rare du mariage africain.

L’épouse sera-t-elle fidèle ? Le plus prudent est assurément de n’y pas compter. Mais vous pouvez être sûr qu’elle pratiquera l’infidélité avec une discrétion et un tact parfaits. Avouez que c’est déjà quelque chose et que, tant qu’à être cocu, il est préférable en somme que cette infortune bénéficie d’une publicité limitée. Que ce soit un Blanc ou un Noir qui vous encorne, jamais vous n’obtiendrez de la pécheresse l’aveu de sa faute. En vain vous la tourmenteriez de questions, en vain même vous lui feriez subir, à l’instar des juges moyenageux, ladite question. Les lèvres demeureront comme scellées à la cire noire. Ce silence va parfois jusqu’à l’héroïsme. J’ai vu à Bamako une femme toucouleur se laisser condamner à un an de prison plutôt que de révéler une série d’escapades amoureuses. Des vols s’étaient commis dans la case de son époux toubab, pendant que celui-ci était en tournée et à l’heure où elle-même se trouvait dehors malgré la défense qu’elle en avait reçue. Pour se justifier, elle n’avait qu’à alléguer ces sorties, mais alors c’était avouer qu’elle allait tous les soirs au village indigène retrouver un amant. Elle se serait plutôt laissée hacher en petits morceaux.