— Pas une femme toujours ?

— Si, précisément : une Blanche.

Et ce n’était plus la paillardise qui parlait en lui, c’était le cœur, resté vide, c’était ce besoin d’aimer, au sens supérieur et idéal du mot, qu’on retrouve à l’état naïvement passionné chez tous les coloniaux. Comme en des greniers d’abondance où ne pénètre jamais le soleil, ils tiennent en réserve dans leur âme des trésors de tendresse que leur vie lointaine solitaire et brutale les empêche de dépenser. Aussi, ces trésors vont-ils s’accroissant, prêts à se répandre follement au pied de la première qui en acceptera l’hommage. Ce sont eux qui font du broussard redevenant pour quelques mois parisien une proie si docile pour les ambitieuses, les coquettes ou les cupides. La Blanche que souhaitait si ardemment l’original sept fois marié incarnait une nécessité impérieuse de sa destinée : elle représentait la revanche de l’Amour, avec un grand A, sur les satisfactions animales. C’était la part du sentiment, la part du rêve, dont personne n’arrive à s’affranchir tout à fait ici-bas.

L’union avec la Noire marque un retour partiel à l’état de nature. Mais on ne vit pas toujours isolé dans les terres exotiques. Comment la société mondaine qu’on trouve là-bas à l’état plus ou moins embryonnaire, comment notamment les femmes amenées d’Europe par les fonctionnaires et les commerçants prennent-elles ce réalisme amoureux si dénué de façons et de formes, cette vie à deux si crûment étalée et, pour tant d’yeux de Françaises de France, grossière jusqu’à la bestialité ? Voici une coloniale fleur d’élégance occupée à servir gracieusement le whisky-soda aux hommes qu’elle reçoit en visite. Quelle opinion a-t-elle de leur collage au bitume ?

C’est ici qu’on voit nettement combien la morale est affaire de climat. A mesure que l’amateur de chaînes goudronnées s’éloignera des centres européanisés, qu’il quittera les villes riveraines pour s’enfoncer dans l’intérieur, qu’il s’avancera vers la libre vie de la brousse, il trouvera plus indulgent, puis conciliant, puis finalement approbatif, ce jugement de la galerie mondaine qui, là-bas comme ailleurs, n’est jamais que le reflet de l’opinion féminine. A Dakar, ville moderne, agglomération de Blancs à sept jours de France, cercle étroit et sévère de relations où les vertus se gendarment et où les collets se montent, la vie conjugale avec une Noire paraîtrait une monstruosité. Celui qui s’en rendrait coupable se verrait bien vite expulsé des salons et accablé par les observations de ses supérieurs. A Saint-Louis, vieille cité créole mollement retardataire, où le Ouolof voisine avec le mulâtre et le Blanc, dans les maisons plates crépies d’ocre clair, les rapports momentanés ou durables avec les beautés indigènes jouissent d’une tolérance mitigée, mais nuisent plutôt à la considération de ceux qui s’y laissent glisser. A Kayes, on les accepte à peu près sans restriction. A Bamako, ils sont de règle. A Bandiagara ou à Tombouctou, les trop rares représentantes de la race de Japhet vous disent avec un sourire de très sincère sympathie : « Votre mousso est vraiment charmante. Je voudrais bien la connaître. » Qu’on est loin du mot « guenon » si souvent décoché dans les ports de la côte, par « madame toubab » ! Ainsi nos vaniteuses prétentions, nos puériles distinctions sociales, notre morale étriquée et boiteuse, se fondent dans le creuset de la grande nature.

« Pas de femme ! » est un mot d’ordre contre lequel tout notre être se révolte. Il se comprendrait en Afrique occidentale moins que partout ailleurs. Malgré ça, comme je l’ai dit, la plupart des Européens ayant convolé avec l’élément indigène se retrouvent dans la formule africaine : « Pas d’amour ! » Celle-ci ne s’applique cependant pas de façon absolue. On a vu parfois des coloniaux traiter leur épouse noire en épouse ordinaire et concevoir pour elle un véritable attachement. Aberration singulière, car il n’existe entre les femmes de notre race et leurs sœurs inférieures rien de commun que le sexe. Faute aussi, parce qu’une Aïssata ou une Fatimata mise sur le pied d’une Blanche, prendra vite des allures de tyran et ne manquera pas d’exercer sur l’esprit de son faible maître, devenu sujet, la plus déplorable influence. Osons formuler sans crainte cet axiome un peu brutal :

Pour l’Européen, l’épouse ne peut et ne doit être qu’un meuble.

J’ajoute tout de suite, pour n’être pas taxé de cynisme et d’insensibilité, que ce meuble, toujours commode, est souvent gentil, coquet, agréable à voir, à toucher, à ouvrir. Étant donnés les agréments qu’il procure à l’heure de la sieste, nous l’appellerons « un bonheur du jour ».

Parfois, dans le tiroir de ce bonheur du jour, on découvre un polichinelle. Il prend, en voyant la lumière, cette teinte café au lait qu’au dire des nègres ennemis du mulâtre, Dieu n’a pas voulu faire. Autrefois, le petit mulot, fruit du mariage africain, était pris terriblement au sérieux par son auteur responsable. Celui-ci le faisait élever avec ses autres enfants quand il en avait, l’amenait en France pour étudier dans un lycée et le renvoyait ensuite s’établir bourgeoisement dans une ville du Sénégal, où il ne manquait jamais de créer à l’administration les plus grosses difficultés. Aujourd’hui, le petit café au lait est tout simplement élevé à la bougnoul par sa mère. Son père se contente d’envoyer quelques menus subsides pour sa nourriture et son entretien. Parfois aussi, il trouve plus commode de s’en dispenser. Il y a tant de gens, en Afrique comme en France, qui oublient de payer leur café !

CHAPITRE XV
De la toilette.