Qu’on n’aille pas conclure de là que la dame noire est toujours aussi simple que celles de Sparte et qu’elle a l’habitude de se passer de bijoux. Bien au contraire, et nous allons formuler sur ce point un axiome caractéristique.
En général, chez les femmes, les bijoux sont un indice de la richesse. Chez les Noirs, ils constituent cette richesse elle-même.
Je m’explique. L’indigène ignore la capitalisation. La fortune se présente à lui sous deux formes uniques : les troupeaux ou l’or. Mais celui-ci, pour garder sa valeur, n’a pas besoin de conserver l’aspect du lingot. Aussi l’heureuse personne qui en possède le remettra-t-elle au bijoutier, qui le lui rendra sous les espèces de massives parures agrémentées de motifs décoratifs, de rosaces finement ciselées et guillochées. Elle les étalera sur son cou, sa poitrine, ses bras, ses mains, étoiles d’or dans la nuit de sa chair. Des anneaux de prix orneront ses membres. Et comme Bias, elle portera, sa vie durant, toute sa fortune sur elle. Bien mieux, certaines de ses pareilles, généralement moins riches, portent cette fortune au naturel, c’est-à-dire sous la forme de monnaies, dont elles se font des colliers, à la façon de sequins. Elles en mettent aussi dans leurs cheveux, et le voyageur étonné se demande si ce n’est pas là l’affichage cynique d’un tarif.
Des colliers, la dame noire s’en couvre à foison. C’est à tel point que la poitrine de bronze délicieusement gracile des petites féticheuses dahoméennes disparaît totalement sous l’amas des coquillages et des perles. Mais un certain type de ces colliers mérite de nous arrêter. Ce sont ceux que j’appellerai les colliers de dessous. Car il existe là-bas une mode singulière dont on trouvera l’expression dans la formule suivante :
A la façon des coquillages, les négresses d’Afrique dissimulent des perles.
Elles entassent en effet à même la peau, cernant leurs hanches robustes et retenus par elles, tout un système de longs colliers en perles de verre que cache le pagne, ce pagne éternel et classique dans lequel se drape toute la gent féminine des tropiques. Pourquoi cette singulière parure invisible ? Nul ne saurait le dire. Est-ce pour honorer ce ventre auquel est dévolu la fonction, si hautement prisée en ces régions, de la maternité, source de la fortune ? Peut-être pourrait-on voir aussi dans ces verroteries secrètes sans cesse s’entre-choquant et tintinnabulant en un décor des plus intime comme une sorte de signal d’alarme en cas de danger. Mais le Noir manque bien trop de prévoyance pour avoir pris cette précaution à la Bartholo.
Ajoutons, pour être complet, qu’il est une toilette à laquelle la dame noire se livre avec une fréquence presque abusive. On la voit sans cesse remplir d’eau une de ses calebasses spécialement réservée à cet usage, disparaître, puis revenir avec cet air pudique qu’elle sait si bien se donner. N’insistons pas et formulons nettement :
Il y a identité absolue entre la Vénus noire et la Vénus accroupie.
CHAPITRE XVI
Des caquets de la dame noire.
La voix de la dame noire est quelquefois blanche, mais son langage est toujours coloré.