Elle emploie volontiers, en parlant, les images naïves comme tous les peuples primitifs. Autant que ses sœurs de race blanche, elle se laisse aller aux conversations interminables, quand elle en trouve le temps. Mais avec tout le travail que son époux ou son maître fait retomber sur ses épaules lasses, elle manque vraiment de loisir. Il est rare que l’artisan indigène cause, à l’instar des nôtres, lorsqu’il se livre à sa besogne. De même, les lavandières au corps de bronze que l’on rencontre le long des marigots africains jacassent avec beaucoup moins d’animation que nos blanchisseuses. Voici une incontestable supériorité du Noir sur le Blanc : il est arrivé à empêcher les femmes de parler.
Mais les inoccupées, notamment les épouses de toubab, font suffisamment entendre leur ramage lent et musical pour qu’il y ait compensation. C’est surtout entre elles qu’elles trouvent l’occasion d’échanger à l’infini des mots aux syllabes harmonieuses et douces. Ces dames se font des visites tout comme des Parisiennes, et l’on n’y potine pas moins, tout en croquant les noix de kola qui remplacent la classique tasse de thé. Le grand sujet de conversation est le même que chez nos Célimènes d’Europe : la conduite généralement mauvaise des amies et connaissances. Mais ce sujet prend, s’il est possible, encore plus d’ampleur par ce fait qu’en pays noir, il n’est pas nécessaire de se connaître pour se faire des visites. Une femme de bonne réputation se présente délibérément chez n’importe quelle maîtresse de case et lui souhaite la bienvenue. Ce serait un manque absolu de savoir vivre que de ne pas la prier de s’asseoir. Arrivez avec une mousso dans un village totalement inconnu d’elle : une heure après vous la trouverez en train de jaboter de la façon la plus familière avec une commère du pays et de prendre sa part du couscous familial. Puis elles vont ensemble laver leur linge et se baigner au fleuve.
La dame noire est au monde celle qui compte le plus de relations : ce sont surtout des relations d’eau.
Inutile d’ajouter que ces relations d’eau ne sont pas plus solides que celles que nous nouons et dénouons si facilement dans nos stations balnéaires. Mais enfin ça aide toujours à passer le temps.
Il est là-bas une personne notoire, sinon notable, car elle est assez mal considérée, dont la langue est prolixe au point de lui constituer une profession. Par un sentiment très juste de la division du travail, la société noire l’a chargée de parler pour toutes celles qui ne parlent pas. Ne croyez pas qu’il s’agisse, comme chez nous, d’une avocate. J’ai en vue la griotte, cette improvisatrice populaire, cette poétesse qui, moins redoutable que les nôtres, se contente de l’impression qu’elle produit sur son public sans user de celle des typos. C’est elle qui détient les contes de la brousse, les vieilles légendes transmises oralement de génération en génération, seule floraison littéraire des grandes plaines sauvages et silencieuses. Ajoutant parfois des traits nouveaux, elle les répète inlassablement à son auditoire crédule et enfantin, toujours prêt à se laisser emporter mollement sur les ailes d’or de la fiction et du rêve. On trouve à la fois dans ces récits toute la sagesse, toute la malice et toute la fantaisie souvent saugrenue de la race noire. Écoutez, par exemple, cette histoire de paradis perdu aussi originale dans son genre que le poème de Milton. Sa morale n’est pas sans rappeler celle d’un refrain boulevardier fort connu.
« Autrefois, le ciel se trouvait tout près de la terre. On n’avait qu’à le toucher légèrement et il en tombait toute la nourriture que l’on voulait. Il suffisait de se baisser pour en ramasser et les hommes vivaient heureux. Un jour, par pur caprice comme elles en ont toutes, une femme se mit en tête de piler du mil. C’était inutile, puisqu’on n’avait pas besoin de travailler pour manger à sa guise. L’espace lui manquant pour élever son pilon, elle dit au ciel :
« — Soulève-toi un peu.
« Le ciel obéit. Mais, loin d’être satisfaite, elle insista tellement qu’il remonta où il est depuis. Quand on l’appelle maintenant, il reste sourd et ne donne plus rien à manger.
« Sans les femmes, les hommes seraient heureux et ils n’auraient pas à travailler. »
Pauvres femmes ! on leur a fait payer cher leur imprudence, et les Noirs exagèrent terriblement quand, par la voix de la griotte, ils déclarent que ce sont eux qui travaillent. A côté de ces apologues un tantinet moralisateurs, les aèdes populaires des deux sexes conservent et propagent des légendes merveilleuses et touchantes. Elles dégagent souvent un parfum de Mille et une nuits permettant de croire qu’elles ont vu le jour dans les pays d’Orient et qu’elles se sont accommodées peu à peu à la manière noire. L’amour y joue son rôle, mais naturellement il y revêt de suite la forme physique. Quant à l’idée de sacrifice qu’il semble inspirer à la dame noire, il faut l’attribuer à l’instinct de soumission poussé jusqu’à l’héroïsme qui fait le fond de la nature et de l’éducation de celle-ci. Et puis ce sont là des exemples surhumains que le positif bougnoul ne se sent aucune envie de suivre, tels ces paisibles bourgeois du Marais qui applaudissaient jadis au théâtre Buridan, Bussy ou Lagardère. Voulez-vous l’histoire d’une sorte de don Juan nègre, d’un kamélé, c’est-à-dire d’un tombeur de femmes devenu fameux ?