Axiome. — Chez nous, le rôle d’amant est le plus souvent une cause d’embarras. Au pays noir, c’est une situation assise encore plus que couchée.
Mon Dieu, je sais bien que pas mal de gens dans nos pays civilisés occupent ou briguent une place semblable. Mais cela entraîne généralement une certaine déconsidération. Rien de pareil chez les nègres. Le kamélé y est envié et admiré. Seul, le mari trompé, s’inspirant sans doute de l’analogie du nom, le traite avec indignation de chameau. Pourtant, il est assez rare qu’il le connaisse, car le séducteur, en sa qualité de roué plein de flair et d’expérience, opère en catimini, avec énormément de prudence et d’adresse. D’abord, un amant noir est beaucoup moins voyant qu’un blanc. Ensuite, la disposition des cases, leurs entrées démunies de portes, leurs murs bas, leur construction uniforme, favorisent et protègent ses entreprises.
Nourri dans ce sérail, il connaît ses détours.
Et puis il pourrait donner des leçons de discrétion à tous les Lovelaces de France et de Navarre. Si le kamélé, à l’image de Fortunio, ne meurt pas pour sa belle sans la nommer, il vit en tous cas sans en souffler mot. Ne pensez pas que ce soit par délicatesse et esprit chevaleresque. C’est tout simplement qu’il craint la correction qui, des bras du mari, s’abattrait sur sa tête, et surtout l’amende suspendue par le juge au-dessus de ses ébats coupables, cette amende qui se paye, comme le reste, en argent, en bétail, ou en toile de Guinée. Il n’y a rien de tel que la peur pour rendre un amant peu compromettant. Mais que nos lectrices n’aillent pas s’imaginer qu’en faisant le bonheur d’un nègre, elles auront la chance de voir leur secret bien gardé. Sous tous les climats, l’homme de couleur qui peut s’enorgueillir des faveurs d’une Blanche ne manque jamais de le proclamer à son de trompe.
Le kamélé est un conspirateur du silence ! Si ce silence n’est pas d’or, c’est que les victimes ne peuvent guère octroyer à leur tombeur que des pièces de vingt ou quarante sous.
CHAPITRE XIX
De l’adultère.
L’adultère fleurit parmi les ménages noirs comme les hautes herbes dans la brousse. On trompe là-bas son mari avec une fréquence et une facilité surprenantes. Quelque édifiés que nous soyons sur le grand nombre des maris blancs trompés, nous nous sentons encore protégés par le dieu des amours fidèles, quand nous contemplons l’armée des maris nègres.
Vu la façon légère dont elle est vêtue, la dame noire consomme la douce faute avec une rapidité singulière. La cour est brève. Quelques gestes expressifs suffisent et remplacent avantageusement les protestations, les serments, les épîtres, les vers dont nous autres, civilisés, avons pris la fâcheuse habitude de nous embarrasser. Ce qu’il importe de trouver, c’est l’occasion favorable, c’est-à-dire le silence, l’ombre et le mystère. L’épouse noire coupable est comme la Clélia de la Chartreuse de Parme : il lui faut une nuit non moins noire pour perpétrer une trahison qui l’est encore plus. Dans le monde nègre, l’adultère est toujours honteux, et je trouve encore dans ce fait une preuve de ce simple bon sens, de cette naïve et profonde justesse de vue des enfants de Cham à laquelle j’ai fait déjà de fréquentes allusions.
Chez nous, en somme, ce péché jouit d’une assez bonne presse. On lui trouve facilement des excuses. Il apparaît, celui de la femme surtout, comme un accident curieux, intéressant, souvent sympathique. Volontiers, on lui découvrira de la beauté. Il a été consacré d’une façon éclatante par la littérature, et sans lui, nous serions privés des trois quarts du théâtre français aux XIXe et XXe siècles. Le nègre, en revanche, ne lui accorde pas la moindre indulgence. Bien entendu, il ne peut s’agir de lui-même. L’adultère du mari ne se conçoit même pas dans ces régions où la femme est quasi captive et où, comme dans les poulaillers, il y a un coq pour un nombre indéfini de poules. Seule, l’infidélité de la femme est toujours une faute sans rémission, que ne pardonnent ni le mari, ni l’opinion publique. Cela n’empêche nullement qu’elle se commette avec une magnifique prodigalité.
— Mais, allez-vous me demander, puisque votre pécheresse noire ne sait qu’exceptionnellement goûter dans leur réalité positive les joies de l’amour, pourquoi se mêle-t-elle de tromper avec autant d’intensité son infortuné bougnoul de mari ?