Je vous répondrai d’abord, ô gens pauvres d’expérience, que bien peu de nos Parisiennes encornent leur époux pour la seule recherche du déduit amoureux. J’ajouterai que les raisons spéciales à la dame noire tiennent au peu de cas qu’elle fait de son pauvre corps d’esclave, si vite flétri et déformé, et surtout à sa docilité native, à sa soumission séculaire devant le mâle. Et puis, il n’y a que le premier pas qui compte, car il ne coûte guère. Quand on a commencé d’être adultère avec le premier venu, pour n’importe quelle raison, pourquoi faire d’inutiles et fatigants efforts afin d’éviter une faute qui tient si peu de place, dure si peu de temps et a, au fond, si peu d’importance ?
Rien n’est là pour arrêter les coupables. En somme, leur cas est le contraire de celui de la Madeleine :
Elles pèchent parce qu’elles n’ont pas aimé.
Le nègre le sait bien. Aussi tire-t-il de la femme de son voisin tout le profit qu’il peut, à propos des incidents les plus ordinaires, les plus menus de l’existence.
— Fatou, dit Semba, toi y a devoir à moi dix sous.
— Moi sais bien, réplique la pauvre Fatou, mais moi y a pas pouvoir donner.
— Alors moi y aller dire bonjour à toi dans ta case, quand Moussa y en a parti marché.
Le bonjour de Semba n’est pas précisément de ceux qu’on adresse en public, et le nom de Moussa, s’il n’y figure déjà, s’ajoute à l’interminable liste des cocus de tous les temps et de tous les pays.
Si Moussa apprend son malheur, que fera-t-il ? Tuera-t-il Fatou ? Il est bien trop pratique pour cela. Il réclamera tout simplement le plus d’argent possible à Semba. Les magistrats indigènes prendront sa cause en main. Devant eux, Fatou protestera que Semba lui a fait violence, et que, bien loin d’être sa complice, elle est sa victime. Semba a beau protester, cette solution élégante fait trop l’affaire de tout le monde, y compris les juges, qui ne seront pas oubliés, pour que le jugement ne prescrive pas l’amende et l’absolution complète de Fatou. Il me semble que, bien loin de nous moquer de ces primitifs, nous devrions les imiter. Dans nos pays si fiers de leur civilisation, il y a un rôle qui m’a toujours paru vraiment par trop déshérité, c’est celui de mari trompé. On a fait des campagnes en faveur des victimes de toutes espèces, et jamais rien n’a été tenté pour soulager son sort. Ne serait-il pas juste d’établir une compensation, même strictement pécuniaire, qui lui rendrait moins cruels sa peine et le ridicule de sa situation ? Car un cocu noir n’est pas moins un sujet de plaisanterie et de risée qu’un cocu blanc.
Pour s’en rendre compte, il n’est que d’entendre les conversations des porteurs, durant les nuits de campement dans la brousse. Quels éclats de rire autour des feux dont les reflets font luire comme de la cire noire en fusion les visages épanouis, pendant qu’un loustic apprend à l’assemblée comme quoi ce pauvre Tankary ou ce malheureux Gi-gla loge de temps en temps dans sa case, sans le savoir, un hôte qui lui mange son mil sur tige ! « Moi y en a vu » affirme-t-il toujours. Et il n’est jamais démenti. Car Bambaras ou Nagos ne demandent qu’à croire aux infortunes d’autrui et à s’en réjouir, tout comme de simples blancs.