« Si toi pas donner, suppliait l’amoureux, moi y en a chagrin beaucoup, moi y en a mourir. »

Apitoyé, le fonctionnaire donna les deux billets bleus. Le lendemain, trois officiers, cinq fonctionnaires civils et quatre commerçants recevaient de leur boy un message identique. Inutile de dire qu’ils ne se laissèrent pas faire et que l’organisateur du coup fut mis à la porte. Mais l’histoire n’est-elle pas d’une jolie philosophie ? Elle prouve que les peuples vaincus et domestiqués par nous ont beau s’incliner devant le brutal étalage de notre force, ils n’en prennent pas moins leur revanche en exploitant nos bons sentiments qu’ils considèrent comme des faiblesses.

CHAPITRE II
Des femmes.

Observation fondamentale. — La femme noire ne sait ni se refuser ni se faire désirer. Elle ignore en amour la coquetterie.

Si l’amour en Afrique occidentale est totalement dépourvu de fantaisie, c’est en grande partie en raison de l’inaptitude des femmes à l’exercer dans toute sa plénitude. Mais avant de chercher la raison de cette infériorité, il convient de citer celles des femmes habitant le pays qui sauvent les bonnes traditions chères à Vénus. Il y en a trois catégories faciles à distinguer par la couleur : 1o les femmes blanches ; 2o les femmes bleues ; 3o les femmes oranges.

1o Les femmes blanches. — Ce sont les Européennes, les vaillantes exportatrices d’amour, qui apportent sur les marchés tropicaux leur stock inépuisable de caresses expérimentées et qui remplissent, grâce à la prodigalité cigalière des coloniaux, plusieurs bas de laine ou de soie, suivant la richesse de leur garde-robe. On les rencontre généralement dans les villes de la côte, à Dakar, à Saint-Louis, à Konakry, à Porto-Novo, parfois dans l’intérieur, à Kayes ou à Bamako. On en a vu même faire la brousse, comme leurs sœurs parisiennes font le trottoir. De simples péripatéticiennes qu’elles étaient, elles se sont élevées au rôle émouvant de globe-trotteuses.

L’une d’elle me raconta un jour avec fierté qu’elle avait rendu les plus grands services à la colonisation.

— Avec mon petit lieutenant, disait-elle, j’ai été jusque chez les Bakoués, de terribles cannibales de la Côte d’Ivoire. Eh bien, c’est en me voyant qu’ils ont compris pour la première fois que les toubabs (blancs) avaient des femmes comme eux et que ce n’étaient pas de mauvais génies venus pour leur enlever les leurs. Tout de suite, on s’en est fait des amis. Je jouissais d’une popularité extraordinaire dans le pays. Les indigènes faisaient des lieues et des lieues et se munissaient de présents pour venir me contempler. Ce sont les plus beaux succès de ma carrière. Les maris disaient à leurs femmes : « Si toi y a faire bon couscous, moi y a mener voir Mme Toubab du lieutenant. »

Qu’eût pensé M. Jaurès de ce nouveau moyen de pénétration pacifique ?

Ces hardies pionnières du baiser ont eu généralement une existence assez agitée. Elles ont connu les rudes travaux dans les ports, les villes cosmopolites, à Marseille, Anvers, New-York, et même à Tanger et Casablanca. Elles restent beaucoup chez elles et reçoivent énormément. La position horizontale est si naturelle aux colonies ! Certaines chantent dans des cafés-concerts d’architecture et d’installation plutôt simplettes. D’autres se contentent de faire chanter leurs adorateurs imprudents.