A ces talents professionnels éprouvés, il faut joindre quelques talents d’amateurs choisis parmi les épouses légitimes des fonctionnaires et des colons (car, quoi qu’on en dise, il y a des colons). Si l’adultère est rare en Afrique occidentale, il y est singulièrement facilité par la familiarité et le sans-façon des rapports sociaux. Dans ces régions nouvellement conquises, les femmes sont en si petit nombre qu’elles prennent souvent le parti de vivre en homme. Il arrive alors que les conversations, les passe-temps, les distractions rappellent plutôt le café que le salon. « Oh ! moi, vous savez, je suis un garçon » est une phrase que l’on entend à tout bout de champ et une raison suffisante de rappeler éloquemment à celle qui la prononce à quel point elle se trompe.
2o Les femmes bleues. — Ce sont les Mauresques, les jolies et délicates Mauresques qui suivent les caravanes et qu’on rencontre dans les centres commerçants. Leur couleur naturelle est bistre clair. Mais, vêtues des pieds à la tête de toile de Guinée gros bleu, elles sont aussi bleues de visage à cause de l’indigo dont elles cernent abondamment leurs yeux en amandes, et bleues de jambes et de bras, parce que leurs robes et leurs voiles au drapé biblique déteignent perpétuellement sur leur peau mate.
Telles quelles, elles sont fort désirables. Mais leur conquête est presque aussi ardue que celles de leur ingrat pays de Mauritanie. Ici, plus de pénétration pacifique. Avec elles, violence fait mieux que douceur.
Le pis, c’est qu’elles ont contre la violence même des moyens de résistance invincibles. Sentent-elles devenu inévitable le moment du viol, elles suivent les principes en usage dans le génie militaire en barricadant leur personne même de façon tout intime à l’aide de terre humide et de sable mouillé. Cela fait une sorte de barrage assez peu engageant, enlevant l’espoir de tout accès au bonheur et décourageant d’autant plus l’agresseur le plus audacieux que la farouche enfant du bled y a perfidement mêlé quelques coquillages coupants. Ceux-ci jouent le rôle de chevaux de frise. Rien à faire, si ce n’est de rester bleu comme la dame.
Remarquez que cette défense acharnée est toute de principe et uniquement en vue de la galerie. Tâchez de mettre les femmes bleues dans l’impossibilité de l’organiser, par exemple en les faisant brusquement empoigner par quatre hommes et un caporal. Elle se prêteront alors très volontiers à en voir et à en faire de toutes les couleurs. Que de Parisiennes les imiteraient et éprouveraient même un vif plaisir à se trouver dans ce cas de force majeure ! Il est fâcheux que les femmes bleues soient presque aussi difficiles à saisir que l’oiseau du même nom, car elles ont l’attrait étrange et savoureux d’un fruit de la brousse.
3o Les femmes oranges. — Ce sont les femmes touareg, à la peau dorée. Leur teint ressemble à celui des oranges mûries par le grand soleil. Avec leur nez fin, leur bouche voluptueuse et leurs cheveux lisses, tombant en tresses luisantes autour du visage mince, elles rappellent invinciblement les Bohémiennes. Qui sait si la Esméralda, qu’on traitait de fille d’Égypte, n’était pas tout simplement d’origine touareg ? En amour, ces belles nomades vibrent comme la lumière qui les dore. Elle sentent bon le laitage et sur leur peau hâlée courent toujours quelques grains de sable rapportés de leur tente de peau de chameau.
Henri IV aurait adoré ce genre-là.
Maintenant, passons à la teinte de fond, la teinte noire. Hélas ! qu’elle soit de race ouolof, malinké, soussou ou appolonienne, qu’elle ait vu le jour au Soudan ou en Guinée, la Noire n’a été que fort médiocrement douée par le dieu de l’amour. Cette infériorité tient surtout à quatre causes que nous allons analyser.
1o La passivité du sujet. — La Noire est complètement dépourvue d’initiative amoureuse. Elle ignore l’offensive, mère de beaux résultats, et tous les petits manèges de la coquetterie sentimentale. Sarcey déclarait que le théâtre est l’art des préparations, et l’on en peut dire autant de l’amour. Voilà un art que ne possédera pas, de longtemps, la négresse d’Afrique occidentale. Elle consent et ne provoque pas. Elle cède docilement à la mèche qui flambe, mais ne sait pas allumer le feu. Aussi, la manière dont on invite là-bas une femme à l’amour manque-t-elle absolument d’élans de tendresse. Cela ressemble au « Préparez-vous à partir au galop » d’un maître de manège. Et pourtant, on rencontre des corps admirables, des peaux du satin le plus délicat au toucher, des seins qu’on dirait impeccablement sculptés dans l’ébène le plus pur. Mais, depuis si longtemps aux yeux de ces filles du soleil déshéritées, l’homme incarne le maître, le vainqueur, le tyran ; qu’elles le laissent faire à sa guise, sans intervenir jamais, sans montrer ni joie ni tristesse, pauvres chairs lasses.