Mon amour subitement rallumé, ou plutôt subitement dégagé des cendres dont je l'avais couvert, allait-il, devait-il s'éteindre subitement? Étais-je le maître de mon âme? Devais-je aspirer à le devenir, au risque d'en tyranniser une autre? Si je parvenais à me dégager de ma faute, pouvais-je en dégager aussi facilement celle qui l'avait partagée? Sur quelle puissance compterais-je? Mon éloquence? Ma foi? Mon amour? Il me faudrait donc aimer encore, pour persuader à Reine de ne pas m'aimer? Mes remords devaient s'associer aux siens, pour les soutenir, les fortifier, mais dans la mesure qu'il lui plairait de m'imposer. L'entraîner vers Dieu, sans la certitude de l'y amener, c'était la faire retomber de plus haut, en lui donnant un moyen de me mépriser, sans la guérir de son estime passée.
J'avais bien vu que sa raison, si indépendante à dix-huit ans, ne subirait aucun joug. Ce qu'elle avait laissé voir de soumission dans cet aveu amené par son récit, n'était que l'attendrissement des souvenirs. La grande dame, la femme intelligente, qui lisait tout, qui comprenait tout, qui se mêlait à tout, dont le salon était un tribunal souverain dans les choses de l'esprit, reprendrait toute son autorité et l'exercerait plus despotiquement sur moi, du droit que sa chute même lui donnerait.
Comment songer à la plier sous le respect que je lui apporterais? Aurais-je de l'habileté, de l'éloquence, du prestige, n'ayant plus de vertu? et mon repentir ne paraîtrait-il pas intéressé?
Je m'étais exposé imprudemment à l'abîme. C'était maintenant sans illusion, sans espoir, que je devais le tenter de nouveau.
J'attendis une partie de la journée, fuyant mes souvenirs anciens, plus encore que les souvenirs de la veille, n'ayant plus, moi! prêtre, convaincu de ma foi, la ressource de la prière que je conseillais aux autres; car la prière eût été un combat, dont je ne voulais pas que Dieu sortît vainqueur, avant mon devoir humain accompli!
J'attendis donc, dans une anxiété ardente, l'heure de me présenter à l'hôtel de Thorvilliers.
Au moindre bruit, je m'imaginais qu'on m'apportait une lettre d'elle, cri de douleur ou cri d'amour, qui m'eût repoussé ou qui m'eût appelé.
Si en entrant je me heurtais à Gaston, que faudrait-il faire? De ce côté encore, quelle attitude difficile et douloureuse à prendre!
Dans ma jeunesse mondaine, j'avais plaint souvent le rôle de l'amant qui sourit au mari trompé. Combien de fois, à Gaston lui-même, n'avais-je pas reproché, dans la franchise et la droiture de mes vingt ans, cette duplicité honteuse!
Aucune subtilité ne pouvait atténuer l'infamie de cette situation. J'aurais beau me dire que Gaston m'avait pris ma femme, pour en faire la sienne; j'étais prêtre pour pardonner et non pour me venger.