Mais il suffit aux hommes discrets et graves qui doivent lire spécialement ces pages, de savoir que, si je fus accablé de ce malheur, j'eus bientôt repris le courage, l'énergie, l'activité nécessaires pour veiller sur mon enfant.

Le duc joua convenablement son rôle. Il revint assez à temps pour les funérailles; il eut l'apparat d'un très grand deuil.

Le docteur, dans plusieurs conférences, régla avec lui ce qui concernait la petite fille, et le duc parut très reconnaissant au grand médecin de la peine qu'il acceptait. Il s'excusa, pour sa part, de ne pouvoir garder près de lui son enfant. Il n'avait ni mère, ni sœur, ni cousine, aucune parente à qui il pût la confier. Tous les arrangements que le docteur prendrait, et qui seraient compatibles avec le nom de Thorvilliers, avec l'affection légitime d'un père pour sa fille, avec la fortune aussi dont l'enfant héritait et dont il avait à régler l'emploi, étaient acceptés d'avance.

Il ne voulait certes pas qu'on mît vulgairement en nourrice la fille du duc de Thorvilliers! Mais il consentit à ce qu'on louât pour elle, aux portes de Paris, à Meudon, dans une situation particulièrement salubre, une jolie villa; qu'une dame présentée par le docteur, eût la direction de cette nursery élégante. Il prit lui-même la peine de visiter une fois l'installation, trouva tout parfait, et déclara qu'il pourrait repartir désormais sans inquiétude. Les intérêts qu'il avait en Italie nécessitaient son prompt départ et servaient sa douleur.

Il comptait bien, d'ailleurs, recevoir du docteur des bulletins réguliers sur la santé de la petite fille; tous les mois, ce serait assez.

Je ne sais au juste tout ce qui fut dit dans ces conférences courtes, hâtives. Je crois qu'il fut inutile au médecin d'exercer aucune pression, ni de faire aucune allusion à ce qu'il savait.

Le duc, convaincu de la fermeté, de l'habileté, de la discrétion du savant, n'eut pas la maladresse d'hésiter, et ne joua que tout juste ce qu'il fallait pour la comédie sentimentale et paternelle à laquelle sa première fourberie le condamnait.

Quant à moi, je n'apparus pas dans ces explications. Qu'étais-je? Une nuée qui avait contenu un orage, un fantôme de nuée vide et éraillée qui flottait à l'horizon. Il ne convenait pas au duc de s'inquiéter de moi, de paraître rien prescrire ou rien défendre qui me concernât.

J'ai dit que l'enfant de la duchesse héritait de la grande fortune qui n'avait pas été adjugée par contrat au duc de Thorvilliers. Gaston, pour épouser cette riche héritière prévenue contre lui, avait dû se défendre d'un calcul d'intérêt. Il l'avait pris de très haut, quand le vieux notaire de la famille de Chavanges s'était excusé pour des conditions qui étaient traditionnelles dans la famille.

Ce désintéressement, assez habile dans le présent, et qui ne pouvait être préjudiciable dans l'avenir que si le duc n'avait pas d'enfant, avait été pour Reine une des raisons déterminantes de ce mariage. La jeune fille qui se croyait trahie, méconnue par moi, s'était dit qu'après tout Gaston était moins ambitieux de fortune qu'elle ne l'avait cru. Elle l'estima presque de n'avoir pas été un spéculateur, le jour où il avait conduit à l'autel l'amie d'enfance, l'admirable créature qu'un grand désespoir lui donnait à consoler.