Huit mois après le grand scandale de la Madeleine M. Barbier, qui n'était plus sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, rencontra le préfet de police qui devait bientôt cesser de l'être, et après l'échange naturel de confidences politiques, c'est-à-dire de doléances sur l'instabilité des hautes fonctions, M. Barbier demanda tout à coup:
—Savez-vous ce qu'est devenu l'abbé d'Altenbourg?
—Mettriez-vous quelque malice dans cette question?
—Pourquoi le supposer?
—C'est que je me souviens de vos railleries, à propos des sondages que j'ai fait faire dans la Seine, le jour où l'abbé a disparu de son domicile des Batignolles. Je m'étais trompé, je l'avoue. Pendant que je l'attendais à la Morgue, il opérait lui-même à la Madeleine, et de la bonne façon. C'est un fier homme!
—Où est-il?
—J'aurais le droit de ne pas le savoir, puisque je n'ai plus le devoir de le surveiller. Mais, vous m'avez piqué au jeu. Ce mémoire que j'ai lu m'a provoqué. C'est bien le moins que nous regardions continuer et gagner par d'autres les parties que nous avons perdues… J'ai fait de la police internationale pour mon propre compte. Si le conseil municipal savait cela!… L'abbé est en Italie, au mont Cassin. Y restera-t-il? Je n'en sais rien. Il est libre d'en sortir; mais, là, ou ailleurs, il vivra isolé, dans le recueillement. Il a un grand courage. Il est père par toutes les fibres de son être, et il se refuse au bonheur de jouir de plus près de sa paternité. Il se condamne au renoncement. Il croit acheter ainsi l'avenir de sa fille. Il a peur de trahir son secret devant elle, de troubler dans cette belle âme le souvenir d'une amitié tendre qui deviendra filiale, à la condition qu'il n'avouera pas son titre de père. C'est superbe: mais combien peu de gens comprendraient ainsi l'égoïsme du dévouement! Il a fait deux heureux et n'a pas voulu l'être.
—Deux heureux! Comment?
—Ah ça, mon cher, d'où venez-vous?
—De la Chambre des députés.