Mon père s'occupait fort peu de moi, et, quand il mourut, je pus porter au dehors le deuil que je portais au dedans. Ce fut le seul changement sérieux de mon existence.

V

J'avais dix-neuf ans; je venais d'être reçu bachelier. J'étais hésitant au seuil du monde. Rien ne m'y appelait; rien ne m'en détournait. La société que mon père fréquentait, sans s'épurer, avait vieilli, et j'avais ainsi deux raisons, au lieu d'une, pour ne point la rechercher.

Mes camarades allaient à leur ambition, à leurs affaires, à leurs plaisirs. Moi, je n'avais pas de but, et je n'osais prendre pour un appel de la vie ecclésiastique cet ennui qui m'enchaînait devant la vie grande ouverte, et m'effrayait, quand je voulais la contempler.

J'étais resté en correspondance avec mon maître, l'abbé Cabirand. Il me donnait d'excellents conseils; mais il était plutôt guidé par l'instinct droit de son cœur que par l'expérience. Loin de m'encourager à embrasser la même carrière que lui, il me répétait que mon nom, ma fortune m'obligeaient à un rôle actif. Je servirais mieux l'Église, en restant chrétien dans le monde. Ces raisons-là ne répondaient à aucune des inquiétudes de mon esprit; mais je les acceptais, par le besoin que j'avais de me soumettre à un avis.

Il me restait assez de fortune pour être indépendant et pour choisir librement un état. Lequel prendre? Je me fis inscrire à l'école de droit; mais je suivis les cours du collège de France. Parler, instruire, du haut d'une tribune, répandre sur une foule ce que je sentais bouillonner en moi, c'était la seule chose qui me parût tentante…

Je griffonnais toujours des vers; j'essayais de la prose; je ne redoutais plus les indiscrétions de mes camarades; mais cette sécurité ne suppléait pas à mon peu de talent.

Je me disposais à voyager, quand, soudainement, dans cette brume, je crus voir une étoile. Je rencontrai ma muse.

M. le duc de Thorvilliers, le père du duc actuel, un peu parent de ma mère, m'avait été donné comme tuteur.

Il ne prit guère au sérieux une tutelle qui s'exerçait, si tard pour lui qui était vieux et goutteux, si tard pour moi, qui étais en âge d'être émancipé.