Je serais pour elle un mari honnête, comme l'avait été son père. Je lui apporterais un amour fidèle qui avait manqué à ma mère. Je m'imaginais qu'en me faisant connaître, qu'en amenant la confiance entre mademoiselle Reine et moi, je dégagerais sa pensée hésitante qui cherchait, sans doute, comme la mienne, à s'affranchir de certains souvenirs de famille.

Ce que j'avais retenu avec un empressement jaloux, c'était cet hommage sincère rendu par Gaston à la pureté de cette pupille d'une vieille femme légère. J'y croyais avec extase. Les antécédents mythologiques de son aïeule la maintenaient chaste, comme les gaîtés de mon père m'avaient rendu triste. Nos consciences d'orphelins étaient fraternelles.

Pauvre enfant! je la devinais, je la lisais dans mon cœur. Je l'aiderais à rentrer en possession de la belle vie régulière, dans un devoir doux et partagé, à laquelle, sans s'en douter, peut-être, elle aspirait comme moi.

Elle semblait coquette à un être frivole comme Gaston; mais sa coquetterie était la bravoure de sa mélancolie. Elle se défendait contre les convoitises banales, par ses beaux éclats de rire. Quel homme heureux serait celui qui amènerait des larmes dans ces yeux noirs, et qui, s'agenouillant quand elle pleurerait, lui prendrait les mains et lui dirait doucement:—Ma chère femme!—provoquant ainsi le sourire immuable des amours profondes et vraies!…

Je remuais confusément ces idées, en revenant à l'hôtel de Thorvilliers.

Une lumière attendue, espérée, mais inconnue pourtant, descendait en moi et me révélait à moi-même.

Mes dispositions mystiques, poétiques, n'étaient que l'aurore brumeuse de cette vocation conjugale qui m'apparaissait un apostolat. Mari! père! Ces deux idées jaillissaient avant toutes les autres, purifiant la voie sur laquelle d'autres rêves profanes viendraient ensuite…

Encore une fois, je n'écris pas un roman; je ne veux pas non plus me défendre. J'explique comment j'aurais été un chef de famille, aussi ardent que j'ai été depuis un missionnaire célèbre; comment cette timidité, que mes camarades calomniaient, était sincère; comment, avec une prédisposition à recevoir les coups du ciel, je ne luttai pas contre ce foudroiement d'un amour absolu, qui a été bien torturé, bien égaré, bien puni, et qui, maudit par les autres, condamné même par moi, n'a pu s'éteindre à aucune heure de ma vie, et s'alimente de mes remords, des angoisses de ma douloureuse paternité. Je veux que l'on comprenne bien mon droit mystérieux, humain, que les hommes me nient, que Dieu m'a donné…

A plusieurs reprises dans la journée et dans la soirée, Gaston me reparla de Reine de Chavanges. Y mettait-il de la raillerie? Se doutait-il de cette possession qui commençait? Étais-je plus pâle que d'habitude, ou bien étais-je trahi par ma rougeur? Une joie qui bouillonnait en moi me rendait-elle, par crainte, plus triste d'apparence, ou bien laissais-je voir que j'étais jeune aussi, et plus amoureux que tous mes camarades?

VII