Entre jeunes gens, le soir, quand invités par un beau clair de lune, nous prolongions la veillée plus tard que ces dames, dans le jardin, on parlait de Reine de Chavanges; on essayait d'expliquer son caractère. Moi, je me taisais ou je me récusais. Gaston disait toujours:

—C'est une bonne fille qui s'ennuie et que nous n'amusons pas.

C'était le jugement le plus favorable; je l'acceptais. Personne n'avouait qu'il était disposé à l'aimer, parmi tous ces soupirants empressés à la recevoir pour femme.

Quelques-uns la trouvaient folle, coquette, et ceux qui se retenaient de dire des inconvenances devant elle, se dédommageaient, en en disant à propos d'elle.

Combien de fois ne fus-je pas tenté de bondir, de menacer, ou de souffleter même celui qui la calomniait si lâchement? Mais ces lâchetés-là n'avaient prise sur personne; on les tolérait comme les badinages nécessaires entre hommes.

Je rentrais furieux, rugissant dans ma chambre; je passais la nuit à étouffer ma colère, à retourner dans tous les sens le problème que je me donnais à résoudre, d'amener à la simplicité, à la tranquillité, à l'apaisement vrai, à une franchise moins intermittente et moins brutale, cette enfant isolée dans un milieu mesquin, qui avait sans doute peur du monde, qui le narguait, ne sachant comment le dominer, le piétiner définitivement et s'en affranchir.

Le lendemain, je retournais écouter les méchancetés qu'on débitait sur son compte; j'en nourrissais ma piété; je voulais en faire des moyens de la connaître mieux, en la défendant contre des exagérations grossières. Il était si visible qu'on la méconnaissait, que ces vilenies me faisaient mépriser mes camarades, sans entamer l'estime que je voulais garder pour elle.

J'ai dit que personne entre nous ne se posait en amoureux, et que cela n'empêchait pas de se poser en prétendant. Il fallait bien alors, devant mademoiselle de Chavanges, affecter des petites attentions, prendre des airs de soupirant.

Elle riait, démasquait la tactique, et avec une autorité de femme, singulière dans une si jeune fille, elle dénonçait tout haut à nos châtiments le félon qui rompait le pacte de bonne camaraderie.

Je me serais bien gardé de jouer un pareil jeu avec elle, quand même il n'eût pas répugné à mon caractère. Je l'aimais trop. Je l'observais, mais je m'observais moi-même, et rien ne me ravissait plus que quand, dans le salon, ou à la promenade, n'étant pas assez empressé pour lui rendre un petit service, lui cueillir une rose qu'elle ne pouvait détacher de la branche, lui avancer un siège de jardin, elle me disait: