Le ministre de la justice était un pauvre gentilhomme ruiné qui s'était emparé, avec l'agrément de Bonifacio, du glaive de la loi pour n'en être point frappé, et qui n'avait trouvé d'autre moyen d'échapper aux procureurs et aux huissiers que de se faire leur général en chef. Il était inviolable, et ne destituait pas ceux qui n'essayaient pas de le poursuivre.

C'est ainsi qu'on trouvait dans toutes les branches du gouvernement un petit système de compensation et d'équilibre qui faisait que la machine, sans marcher réellement, paraissait se mouvoir.

Marforio, dans la conversation, glissa quelques mots de son système. Toutes Leurs Excellences ouvrirent de grands yeux. Chacun porta la main à son front, mais personne n'offrit sa tête. Bonifacio fut outré de cet égoïsme.

—Je ne prétends pas que ce soit des têtes sans cervelle, dit-il tout bas au docteur; car alors ils nous seraient inutiles; et ils auraient raison de nous refuser. Mais je vous affirme que ce sont des ingrats. Et on s'étonne qu'avec de pareils instruments je ne fasse pas des merveilles!

—Grisons-les, répliqua laconiquement Marforio.

—Ce sera difficile. Ils se sont tous exercés, comme Mithridate, à ne pas redouter le poison.

Marforio multiplia les rasades. Peut-être bien trouva-t-il le moyen de mêler quelque breuvage auxiliaire aux vins versés. Quoi qu'il en fût, sur la fin du repas, le ministre de la guerre pencha sa forte tête sur son assiette et ronfla comme un canon. Les autres ministres subirent à leur tour l'effet de la contagion, et bientôt il ne resta plus d'éveillés que le prince et le docteur.

—Enfin le moment est venu! s'écria à voix basse Son Altesse qui s'essuyait le front avec sa serviette.

Marforio aiguisait son instrument. Il fit monter une caisse mystérieuse qu'il avait eu soin d'apporter en venant prendre possession du ministère, et, après avoir verrouillé les portes, il fit les derniers préparatifs.

La scène était étrange. Bonifacio pâlissait.