—N'ayez aucune inquiétude! il le laissera au fond de l'eau.
—Si nous en restions là pour aujourd'hui?
—Impossible, monseigneur, demain mes collègues hésiteraient peut-être à boire et à bien dîner. J'ai hâte d'ailleurs de vous convaincre tout à fait.
La même opération fut donc renouvelée sur le ministre de la guerre, sur le ministre de la justice et sur le ministre de l'instruction publique. Marforio montra au prince que la vie n'avait pas été attaquée, et que ces éminents fonctionnaires, débarrassés du fardeau de leur pensée, prenaient dans le sommeil un air de béatitude incroyable. Bonifacio était vraiment jaloux du calme, de la bonne mine qu'ils avaient pendant leur repos, d'autant plus jaloux que lui n'était pas tranquille; s'il l'eût osé, il se fût offert tout de suite pour l'expérience; mais il réfléchit que l'expérience ne pourrait être complète et décisive à ses yeux que quand il aurait assisté au réveil; et il avait tout d'abord grand besoin de savoir comment on se trouvait le lendemain d'une opération si capitale.
—Mon cher Marforio, dit-il, vous êtes un grand homme. Vous illustrerez mon règne; et je désire apprendre au plus vite votre façon d'endormir les gens, pour vous rendre à mon tour le service que vous avez rendu aujourd'hui à mes pauvres ministres et que vous me rendrez demain.
—A quand le mariage de nos enfants, monseigneur, demanda Marforio?
—Quand vous voudrez. Arrangez cela avec Lorenzo.
Marforio s'inclina. Il triomphait modestement. L'immense orgueil qui dilatait sa poitrine craignait de se manifester devant ce prince ignorant. Il fut convenu que les cervelles des ministres seraient enfermées dans la salle du trésor. C'était une pièce inutile, dans laquelle personne n'entrait jamais. Il y avait pourtant un grand honneur dans cette assimilation des objets répandus dans l'eau avec les joyaux de la couronne. La clef de cette première retraite fut soigneusement retirée. Les corps furent transportés sur des lits. Aucun valet ne s'inquiéta au château des précautions prises par Bonifacio XXIII envers les ministres. Ce n'était pas la première fois qu'ils s'endormaient à table; mais c'était la première fois que, dans un cas pareil, ils dormaient ailleurs que sous la table. Bonifacio, en voyant partir le docteur, lui renouvela encore l'expression de son admiration sincère. Il était impatient de rajeunir à son tour, d'avoir une mine aussi fraîche, aussi reposée que celle de ses ministres.
Marforio, lui, était si gonflé qu'il avait la légèreté d'un ballon. Il revint à pied chez lui; c'était une dernière concession qu'il faisait à l'humanité, avant de s'élever définitivement au-dessus d'elle. Marta l'attendait sur le seuil de la maison. Je dois avouer qu'elle n'était pas seule à l'attendre, et que Lorenzo lui tenait compagnie.
—Réjouissez-vous, mes enfants, dit le bon Marforio, en embrassant sa fille. Marta, tu seras princesse, quand il plaira au joli prince que voici. Son Altesse a consenti au mariage; et moi, je suis, à partir de cet heureux jour, le plus grand savant du monde.