Colbertini était le seul qui ne fût pas dupe. Il s'impatientait dans sa retraite, et se mordait les poings à la pensée de voir accepter comme un progrès, comme une marche ascendante, ce piétinement des administrateurs et des habitants de la principauté. Je vais vous raconter par suite de quelle imprudence, en croyant ouvrir les abîmes, il ferma toutes les crevasses du volcan révolutionnaire, et de quelle façon, en voulant se rendre nécessaire, il se rendit inutile. Ce sera d'ailleurs le dénoûment hypothétique, j'allais dire l'apothéose de ce conte instructif et moral.

Je dis le dénoûment hypothétique, parce qu'il est bien constant que rien ne se dénoue dans la vie, et que l'histoire d'un État, si minime que soit ce dernier sur la carte du monde, change, se modifie, mais ne se fixe pas dans un sort invariable. La principauté n'existe plus telle que Bonifacio XXIII l'avait reçue de Bonifacio XXII, et elle a subi bien des destinées contraires; mais le sol y est aussi riche qu'autrefois; les femmes y sont belles comme jadis; on y trouve encore le parti des jeunes et le parti des anciens; mais le parti des jeunes a vieilli, il ne se contente plus des apparences; il n'a plus besoin d'un cuisinier français pour vouloir et pouvoir, et la lutte est beaucoup plus sérieuse qu'au temps passé. Il y aurait donc encore des drames à raconter, si ce récit était une série d'annales, au lieu d'être un épisode; c'est donc pour obéir à une pure hypothèse que je vais terminer par l'exposé de la dernière catastrophe du ministère.


[X]

[Où les ministres font le bonheur du peuple, en n'y travaillant plus.]

Tout allait donc sur un rhythme violent dans la principauté; mais l'illusion, loin de décroître, allait en augmentant, et la popularité de Bonifacio avait atteint des limites qui défiaient l'ingratitude. Quant à Marforio, il commençait à vouloir ménager le bon Dieu, dans ces expériences, et se promettait toujours de ne plus tant empiéter sur ses priviléges, dans la crainte d'exciter à la fin son dépit. Ce sentiment était si naïf de la part du bon docteur, qu'on ne saurait y voir un blasphème.

Hélas! Marforio ne se doutait guère que l'impuissance et la vanité de la science allaient lui être démontrées d'une façon terrible par un ignorant!

Un matin, le docteur venait de pénétrer, avec l'air radieux qui ne le quittait plus, dans la salle du trésor, pour procéder à ses importantes fonctions, quand tout à coup il en sortit en poussant un grand cri, et il vint tomber à la porte des appartements de Lorenzo.

L'héritier présomptif, dont le mariage n'avait pas augmenté les occupations et qui avait toujours beaucoup de loisirs, se préparait à sortir avec Marta pour une exploration botanique; il continuait à se perfectionner dans l'étude des simples; comme si ce dût être le meilleur moyen d'apprendre à gouverner les hommes!

Le docteur était étendu par terre sans mouvement. Marta l'aperçut la première et se précipitant sur lui essaya de le soulever, de lui faire respirer des sels, tout en pleurant et en interrogeant par des paroles entrecoupées Lorenzo, qui n'en savait pas plus qu'elle.