Le jour était venu; il éclairait cette scène de mort. On voulut faire un brancard; mais mon père s'y opposa.

—Je ne veux pas qu'on dise que je suis mort dans mon lit. Ceci est mon champ de bataille. Docteur, vous reconduirez cette enfant. Et toi, ma fille, prends garde de t'enrhumer. Tu m'excuseras auprès de ta mère; tu lui diras que je me serais battu pour elle, comme je me suis battu pour toi. Vous me ferez une petite place dans vos oraisons.

Le médecin, qui avait examiné la blessure, défendit à mon père de parler; mais celui-ci, dont le visage se contractait horriblement, fit signe que la défense devenait inutile et qu'il ne pourrait bientôt plus rien dire. En effet, un quart d'heure environ après ces paroles, qui furent les dernières prononcées, mon père s'efforça de se retourner sur le côté et rendit le dernier soupir.

Pour déjouer les premières informations de la police, on cacha le cadavre, et le médecin me ramena vers ma mère.

Celle-ci n'était pas couchée, ou plutôt elle était debout depuis les premières lueurs. Elle ne s'opposait pas à ces sorties dans lesquelles j'accompagnais mon père. Elle savait que la résistance à cet égard eût attisé les passions qu'elle redoutait. Mais quand je rentrais épuisée, fatiguée, pleine de ce dégoût que laisse toujours une nuit de jeu, elle me caressait, et s'efforçait toujours de profiter de ma lassitude pour me donner des conseils.

Ce matin-là, je ne sais quel pressentiment l'agitait; aussi, quand elle m'aperçut avec mes mains rougies elle ne m'interrogea pas; elle tomba à genoux, comprenant qu'elle était veuve et que j'étais orpheline.

Je me suis souvent demandé depuis si, malgré elle, en priant pour son mari, ma mère n'adressa pas quelque discrète action de grâces au ciel. Cette mort la délivrait d'un esclavage horrible et lui donnait le droit et le devoir de m'aimer seule, à son aise, tout entière. Le soir de ce jour, mes travestissements d'homme étaient brûlés, et il ne restait plus une carte dans toute la maison. Hélas! il ne restait pas non plus beaucoup d'argent, et quand on eut payé des cierges pour l'église, acheté une robe de deuil pour moi, il se trouva quelques pauvres pièces pour le pain d'une semaine.

J'avais eu l'intention, dans le jardin, sur le cadavre de mon père, de faire le serment de ne jamais me laisser tenter par le jeu. Je ne sais quel incident m'empêcha, dans ce moment, d'accomplir cet acte solennel. Depuis, j'y songeai bien, mais je craignis d'attacher trop d'importance, trop de gravité à une résolution morale; et il y eût eu dans ce serment, pris par moi contre moi, une défiance de ma force que je ne consentais pas volontiers à subir.


[III]